Chapter 8 of 31
Œuvres complètes, Tome 3 — Partie 8
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de mon père réduit toute cette tendresse. LISETTE. Allez, laissez-moi faire. Quelque sujet que j'aie de me plaindre de vous du secret que vous m'avez fait, je ne veux pas laisser de servir votre amour; et, pourvu que vous ayez assez de résolution... LUCINDE. Mais que veux-tu que je fasse contre l'autorité d'un père? Et s'il est inexorable à mes vœux... LISETTE. Allez, allez, il ne faut pas se laisser mener comme un oison, et, pourvu que l'honneur n'y soit pas offensé, on peut se libérer un peu de la tyrannie d'un père. Que prétend-il que vous fassiez? N'êtes-vous pas en âge d'être mariée? et croit-il que vous soyez de marbre? Allez, encore un coup, je veux servir votre passion; je prends, dès à présent, sur moi tout le soin de ses intérêts, et vous verrez que je sais des détours... Mais je vois votre père. Rentrons, et me laissez agir. SCÈNE V.--SGANARELLE. Il est bon quelquefois de ne point faire semblant d'entendre les choses qu'on n'entend que trop bien; et j'ai fait sagement de parer la déclaration d'un désir que je ne suis pas résolu de contenter. A-t-on jamais rien vu de plus tyrannique que cette coutume où l'on veut assujettir les pères, rien de plus impertinent et de plus ridicule que d'amasser du bien avec de grands travaux, et d'élever une fille avec beaucoup de soin et de tendresse, pour se dépouiller de l'un et de l'autre entre les mains d'un homme qui ne nous touche de rien? Non, non; je me moque de cet usage, et je veux garder mon bien et ma fille pour moi. SCÈNE VI.--SGANARELLE, LISETTE. LISETTE, courant sur le théâtre et feignant de ne pas voir Sganarelle. Ah! malheur! ah! disgrâce! Ah! pauvre seigneur Sganarelle! où pourrai-je te rencontrer? SGANARELLE, à part. Que dit-elle là? LISETTE, courant toujours. Ah! misérable père! que feras-tu quand tu sauras cette nouvelle? SGANARELLE, à part. Que sera-ce? LISETTE. Ma pauvre maîtresse! SGANARELLE, à part. Je suis perdu! LISETTE. Ah! SGANARELLE, courant après Lisette. Lisette! LISETTE. Quelle infortune! SGANARELLE. Lisette! LISETTE. Quel accident! SGANARELLE. Lisette! LISETTE. Quelle fatalité! SGANARELLE. Lisette! LISETTE, s'arrêtant. Ah! monsieur! SGANARELLE. Qu'est-ce? LISETTE. Monsieur! SGANARELLE. Qu'y a-t-il? LISETTE. Votre fille... SGANARELLE. Ah! ah! LISETTE. Monsieur, ne pleurez donc point comme cela, car vous me feriez rire. SGANARELLE. Dis donc vite! LISETTE. Votre fille, toute saisie des paroles que vous lui avez dites, et de la colère effroyable où elle vous a vu contre elle, est montée vite dans sa chambre, et, pleine de désespoir, a ouvert la fenêtre qui regarde sur la rivière. SGANARELLE. Eh bien? LISETTE. Alors, levant les yeux au ciel: «Non, a-t-elle dit, il m'est impossible de vivre avec le courroux de mon père; et, puisqu'il me renonce pour sa fille, je veux mourir.» SGANARELLE. Elle s'est jetée? LISETTE. Non, monsieur. Elle a fermé tout doucement la fenêtre, et s'est allée mettre sur son lit. Là, elle s'est prise à pleurer amèrement; et tout d'un coup son visage a pâli, ses yeux se sont tournés, le cœur lui a manqué, et elle m'est demeurée entre les bras. SGANARELLE. Ah! ma fille! [Elle est morte? LISETTE. Non, monsieur][33]. A force de la tourmenter, je l'ai fait revenir; mais cela lui reprend de moment en moment, et je crois qu'elle ne passera pas la journée. SGANARELLE. Champagne! Champagne! Champagne! [33] Ce qui est renfermé entre des crochets n'existe point dans l'édition originale. SCÈNE VII.--SGANARELLE, CHAMPAGNE, LISETTE. SGANARELLE. Vite, qu'on m'aille quérir des médecins, et en quantité. On n'en peut trop avoir dans une pareille aventure. Ah! ma fille! ma pauvre fille! PREMIÈRE ENTRÉE. SCÈNE VIII. Champagne, valet de Sganarelle, frappe, en dansant, aux portes de quatre médecins. SCÈNE IX. Les quatre médecins dansent et entrent avec cérémonie chez Sganarelle. ACTE II SCÈNE I.--SGANARELLE, LISETTE. LISETTE. Que voulez-vous donc faire, monsieur, de quatre médecins? N'est-ce pas assez d'un pour tuer une personne? SGANARELLE. Taisez-vous. Quatre conseils valent mieux qu'un. LISETTE. Est-ce que votre fille ne peut pas bien mourir sans le secours de ces messieurs-là? SGANARELLE. Est-ce que les médecins font mourir? LISETTE. Sans doute; et j'ai connu un homme qui prouvoit, par bonnes raisons, qu'il ne faut jamais dire: Une telle personne est morte d'une fièvre et d'une fluxion sur la poitrine; mais: Elle est morte de quatre médecins et de deux apothicaires. SGANARELLE. Chut! n'offensez pas ces messieurs-là. LISETTE. Ma foi, monsieur, notre chat est réchappé depuis peu d'un saut qu'il fit du haut de la maison dans la rue; et il fut trois jours sans manger et sans pouvoir remuer ni pied ni patte; mais il est bien heureux de ce qu'il n'y a point de chats médecins, car ses affaires étoient faites, et il n'auroit pas manqué de le purger et de le saigner. SGANARELLE. Voulez-vous vous taire, vous dis-je! Mais voyez quelle impertinence! Les voici. LISETTE. Prenez garde, vous allez être bien édifié. Ils vous diront en latin que votre fille est malade. SCÈNE II.--MM. TOMÈS, DESFONANDRÈS, MACROTON, BAHIS, SGANARELLE, LISETTE. SGANARELLE. Eh bien, messieurs? M. TOMÈS[34]. Nous avons vu suffisamment la malade, et sans doute qu'il y a beaucoup d'impuretés en elle. SGANARELLE. Ma fille est impure? M. TOMÈS. Je veux dire qu'il y a beaucoup d'impuretés dans son corps, quantité d'humeurs corrompues. SGANARELLE. Ah! je vous entends. M. TOMÈS. Mais... Nous allons consulter ensemble. SGANARELLE. Allons, faites donner des siéges. LISETTE, à M. Tomès. Ah! monsieur, vous en êtes! SGANARELLE, à Lisette. De quoi donc connoissez-vous monsieur? LISETTE. De l'avoir vu l'autre jour chez la bonne amie de madame votre nièce. M. TOMÈS. Comment se porte son cocher? LISETTE. Fort bien. Il est mort. M. TOMÈS. Mort? LISETTE. Oui. M. TOMÈS. Cela ne se peut. LISETTE. Je ne sais pas si cela se peut, mais je sais bien que cela est. M. TOMÈS. Il ne peut pas être mort, vous dis-je. LISETTE. Et moi, je vous dis qu'il est mort et enterré. M. TOMÈS. Vous vous trompez. LISETTE. Je l'ai vu. M. TOMÈS. Cela est impossible. Hippocrate dit que ces sortes de maladies ne se terminent qu'au quatorze ou au vingt-un; et il n'y a que six jours qu'il est tombé malade. LISETTE. Hippocrate dira ce qu'il lui plaira; mais le cocher est mort. SGANARELLE. Paix, discoureuse! allons, sortons d'ici! Messieurs, je vous supplie de consulter la bonne manière. Quoique ce ne soit pas la coutume de payer auparavant, toutefois, de peur que je l'oublie, et afin que ce soit une affaire faite, voici... Il leur donne de l'argent, et chacun, en le recevant, fait un geste différent. [34] Pour: le coupeur. Mot grec inventé par Despréaux. Il s'agit de Dacquin, chimiste, charlatan qui saignait beaucoup. SCÈNE III.--MM. DESFONANDRÈS, TOMÈS, MACROTON, BAHIS, ils s'asseyent et toussent. M. DESFONANDRÈS[35]. Paris est étrangement grand, et il faut faire de longs trajets quand la pratique donne un peu. M. TOMÈS. Il faut avouer que j'ai une mule admirable pour cela, et qu'on a peine à croire le chemin que je lui fais faire tous les jours. M. DESFONANDRÈS. J'ai un cheval merveilleux, et c'est un animal infatigable. M. TOMÈS. Savez-vous le chemin que ma mule a fait aujourd'hui? J'ai été, premièrement, tout contre l'Arsenal; de l'Arsenal, au bout du faubourg Saint-Germain, du faubourg Saint-Germain, au fond du Marais; du fond du Marais, à la porte Saint-Honoré; de la porte Saint-Honoré, au faubourg Saint-Jacques; du faubourg Saint-Jacques, à la porte de Richelieu[36]; de la porte de Richelieu, ici; et d'ici je dois aller encore à la place Royale. M. DESFONANDRÈS. Mon cheval a fait tout cela aujourd'hui; et de plus j'ai été à Ruel voir un malade. M. TOMÈS. Mais, à propos, quel parti prenez-vous dans la querelle des deux médecins Théophraste et Artémius? car c'est une affaire qui partage tout notre corps. M. DESFONANDRÈS. Moi, je suis pour Artémius. M. TOMÈS. Et moi aussi. Ce n'est pas que son avis, comme on a vu, n'ait tué le malade, et que celui de Théophraste ne fût beaucoup meilleur assurément; mais enfin il a tort dans les circonstances, et il ne devoit pas être d'un autre avis que son ancien. Qu'en dites-vous? M. DESFONANDRÈS. Sans doute. Il faut toujours garder les formalités, quoi qu'il puisse arriver. M. TOMÈS. Pour moi, j'y suis sévère en diable, à moins que ce soit entre amis; et l'on nous assembla, un jour, trois de nous autres, avec un médecin de dehors, pour une consultation où j'arrêtai toute l'affaire, et ne voulus point endurer qu'on opinât, si les choses n'alloient dans l'ordre. Les gens de la maison faisoient ce qu'ils pouvoient, et la maladie pressoit; mais je n'en voulus point démordre, et la malade mourut bravement pendant cette contestation. M. DESFONANDRÈS. C'est fort bien fait d'apprendre aux gens à vivre et de leur montrer leur bec jaune[37]. M. TOMÈS. Un homme mort n'est qu'un homme mort, et ne fait point de conséquence; mais une formalité négligée porte un notable préjudice à tout le corps des médecins. [35] Pour: le tueur d'hommes. Mot grec également inventé par Boileau. Il s'agit de Desfougerais, chimiste aussi, boiteux, partisan de l'antimoine, guérissant toutes les maladies avec de la poudre blanche, rouge et jaune, qu'il portait dans sa poche. [36] Cette porte s'élevait à l'extrémité de la rue de Richelieu; elle fut démolie en 1701. [37] Voyez plus haut la note première, page 37. SCÈNE IV.--SGANARELLE, MM. TOMÈS, DESFONANDRÈS, MACROTON, BAHIS. SGANARELLE. Messieurs, l'oppression de ma fille augmente; je vous prie de me dire vite ce que vous avez résolu. M. TOMÈS, à M. Desfonandrès. Allons, monsieur. M. DESFONANDRÈS. Non, monsieur; parlez, s'il vous plaît. M. TOMÈS. Vous vous moquez. M. DESFONANDRÈS. Je ne parlerai pas le premier. M. TOMÈS. Monsieur... M. DESFONANDRÈS. Monsieur... SGANARELLE. Eh! de grâce, messieurs, laissez toutes ces cérémonies, et songez que les choses pressent. Ils parlent tous quatre à la fois. M. TOMÈS. La maladie de votre fille... M. DESFONANDRÈS. L'avis de tous ces messieurs tous ensemble... M. MACROTON[38]. A-près a-voir bi-en con-sul-té. M. BAHIS[39]. Pour raisonner... SGANARELLE. Eh! messieurs, parlez l'un après l'autre, de grâce. M. TOMÈS. Monsieur, nous avons raisonné sur la maladie de votre fille, et mon avis, à moi, est que cela procède d'une grande chaleur de sang: ainsi je conclus à la saigner le plus tôt que vous pourrez. M. DESFONANDRÈS. Et moi, je dis que sa maladie est une pourriture d'humeurs causée par une trop grande réplétion; ainsi je conclus à lui donner de l'émétique. M. TOMÈS. Je soutiens que l'émétique la tuera. M. DESFONANDRÈS. Et moi, que la saignée la fera mourir. M. TOMÈS. C'est bien à vous de faire l'habile homme! M. DESFONANDRÈS. Oui, c'est à moi; et je vous prêterai le collet[40] en tout genre d'érudition. M. TOMÈS. Souvenez-vous de l'homme que vous fîtes crever ces jours passés. M. DESFONANDRÈS. Souvenez-vous de la dame que vous avez envoyée en l'autre monde il y a trois jours. M. TOMÈS, à Sganarelle. Je vous ai dit mon avis. M. DESFONANDRÈS, à Sganarelle. Je vous ai dit ma pensée. M. TOMÈS. Si vous ne faites saigner tout à l'heure votre fille, c'est une personne morte. Il sort. M. DESFONANDRÈS. Si vous la faites saigner, elle ne sera pas en vie dans un quart d'heure. Il sort. [38] Pour: le lent. Mot grec inventé aussi par Boileau. Il s'agit du fameux Guénaud, dont le cheval, dit Boileau, éclaboussait tout Paris; qui parlait par poids et mesures et faisait tout pour de l'argent. [39] Pour: l'aboyeur. Mot grec inventé par Boileau. Il s'agit d'Esprit, médecin qui bredouillait. [40] Pour: accepter le combat. Locution archaïque, par allusion au collet que saisissent et secouent les deux combattants. SCÈNE V.--SGANARELLE, MM. MACROTON, BAHIS. SGANARELLE. A qui croire des deux? et quelle résolution prendre sur des avis si opposés? Messieurs, je vous conjure de déterminer mon esprit, et de me dire, sans passion, ce que vous croyez le plus propre à soulager ma fille. M. MACROTON. Mon-si-eur, dans ces ma-ti-è-res-là, il faut pro-cé-der a-vec-que cir-con-spec-tion, et ne ri-en fai-re, com-me on dit, à la vo-lé-e, d'au-tant que les fau-tes qu'on y peut fai-re sont, se-lon no-tre maî-tre Hip-po-cra-te, d'u-ne dange-reu-se con-sé-quen-ce. M. BAHIS, bredouillant. Il est vrai, il faut bien prendre garde à ce qu'on fait; car ce ne sont pas ici des jeux d'enfant; et, quand on a failli, il n'est pas aisé de réparer le manquement, et de rétablir ce qu'on a gâté: _experimentum periculosum_. C'est pourquoi il s'agit de raisonner auparavant comme il faut, de peser mûrement les choses, de regarder le tempérament des gens, d'examiner les causes de la maladie, et de voir les remèdes qu'on y doit apporter. SGANARELLE, à part. L'un va en tortue, et l'autre court la poste. M. MACROTON. Or, mon-si-eur, pour ve-nir au fait, je trou-ve que vo-tre fil-le a u-ne ma-la-di-e chro-ni-que, et qu'el-le peut pé-ri-cli-ter, si on ne lui don-ne du se-cours, d'au-tant que les symp-tô-mes qu'el-le a sont in-di-ca-tifs d'u-ne va-peur fu-li-gi-neu-se et mor-di-can-te qui lui pi-co-te les mem-bra-nes du cer-veau. Or cet-te va-peur, que nous nom-mons en grec _at-mos_, est cau-sé-e par des hu-meurs pu-tri-des, te-na-ces et con-glu-ti-neu-ses, qui sont con-te-nu-es dans le bas-ven-tre. M. BAHIS. Et, comme ces humeurs ont été là engendrées par une longue succession de temps, elles s'y sont recuites, et ont acquis cette malignité qui fume vers la région du cerveau. M. MACR0T0N. Si bi-en donc que, pour ti-rer, dé-ta-cher, ar-ra-cher, ex-pul-ser, é-va-cu-er les-di-tes hu-meurs, il fau-dra u-ne pur-ga-ti-on vi-gou-reu-se. Mais, au pré-a-la-ble, je trou-ve à pro-pos, et il n'y a pas d'in-con-vé-ni-ent, d'u-ser de pe-tits re-mè-des a-no-dins, c'est-à-di-re, de pe-tits la-ve-mens ré-mol-li-ents et dé-ter-sifs, de ju-leps et de si-rops ra-fraî-chis-sants qu'on mê-le-ra dans sa ti-sa-ne. M. BAHIS. Après, nous en viendrons à la purgation et à la saignée, que nous réitérerons s'il en est besoin. M. MACROTON. Ce n'est pas qu'a-vec-que tout ce-la vo-tre fil-le ne puis-se mou-rir; mais au moins vous au-rez fait quel-que cho-se, et vous au-rez la con-so-la-ti-on qu'el-le se-ra mor-te dans les for-mes. M. BAHIS. Il vaut mieux mourir selon les règles que de réchapper contre les règles. M. MACROTON. Nous vous di-sons sin-cè-re-ment no-tre pen-sée. M. BAHIS. Et nous avons parlé comme nous parlerions à notre propre frère. SGANARELLE, à M. Macroton, en allongeant ses mots. Je vous rends très-hum-bles grâ-ces. (A M. Bahis, en bredouillant.) Et vous suis infiniment obligé de la peine que vous avez prise[41]. [41] Scène imitée du _Phormion_ de Térence, où le principal personnage consulte inutilement trois avocats. SCÈNE VI.--SGANARELLE. Me voilà justement un peu plus incertain que je n'étois auparavant. Morbleu! il me vient une fantaisie; il faut que j'aille acheter de l'orviétan[42] et que je lui en fasse prendre. L'orviétan est un remède dont beaucoup de gens se sont bien trouvés. Holà! [42] Électuaire apporté à Paris en 1647 par un charlatan d'Orviéto, ville d'Italie. DEUXIÈME ENTRÉE. SCÈNE VII--SGANARELLE, UN OPÉRATEUR. SGANARELLE. Monsieur, je vous prie de me donner une boîte de votre orviétan, que je m'en vais vous payer. L'OPÉRATEUR, chante. L'or de tous les climats qu'entoure l'Océan Peut-il jamais payer ce secret d'importance? Mon remède guérit, par sa rare excellence, Plus de maux qu'on n'en peut nombrer dans tout un an: La gale, La rogne, La teigne, La fièvre, La peste, La goutte, Vérole, Descente, Rougeole. O grande puissance De l'orviétan! SGANARELLE. Monsieur, je crois que tout l'or du monde n'est pas capable de payer votre remède; mais pourtant voici une pièce de trente sous que vous prendrez, s'il vous plaît. L'OPÉRATEUR, chante. Admirez mes bontés, et le peu qu'on vous vend Ce trésor merveilleux que ma main vous dispense. Vous pouvez, avec lui, braver en assurance Tous les maux que sur nous l'ire du ciel répand: La gale, La rogne, La teigne, La fièvre, La peste, La goutte, Vérole. Descente, Rougeole. O grande puissance De l'orviétan! SCÈNE VIII. Plusieurs trivelins et plusieurs scaramouches, valets de l'opérateur, se réjouissent en dansant. ACTE III SCÈNE I.--MM. FILERIN, TOMÈS, DESFONANDRÈS. M. FILERIN[43]. N'avez-vous point de honte, messieurs, de montrer si peu de prudence, pour des gens de votre âge, et de vous être querellés comme de jeunes étourdis? Ne voyez-vous pas bien quel tort ces sortes de querelles nous font parmi le monde? et n'est-ce pas assez que les savans voient les contrariétés et les dissensions qui sont entre nos auteurs et nos anciens maîtres, sans découvrir encore au peuple, par nos débats et nos querelles, la forfanterie de notre art[44]? Pour moi, je ne comprends rien du tout à cette méchante politique de quelques-uns de nos gens; et il faut confesser que toutes ces contestations nous ont décriés depuis peu d'une étrange manière, et que, si nous n'y prenons garde, nous allons nous ruiner nous mêmes. Je n'en parle pas pour mon intérêt; car, Dieu merci! j'ai déjà établi mes petites affaires. Qu'il vente, qu'il pleuve, qu'il grêle, ceux qui sont morts sont morts, et j'ai de quoi me passer des vivants; mais enfin toutes ces disputes ne valent rien pour la médecine. Puisque le ciel nous fait la grâce que, depuis tant de siècles, on demeure infatué de nous, ne désabusons point les hommes avec nos cabales extravagantes, et profitons de leurs sottises le plus doucement que nous pourrons. Nous ne sommes pas les seuls, comme vous savez, qui tâchons à nous prévaloir de la faiblesse humaine. C'est là que va l'étude de la plupart du monde, et chacun s'efforce de prendre les hommes par leur foible, pour en tirer quelque profit. Les flatteurs, par exemple, cherchent à profiter de l'amour que les hommes ont pour les louanges, en leur donnant tout le vain encens qu'ils souhaitent; et c'est un art où l'on fait, comme on voit, des fortunes considérables. Les alchimistes tâchent à profiter de la passion que l'on a pour les richesses, en promettant des montagnes d'or à ceux qui les écoutent; et les diseurs d'horoscopes, par leurs prédictions trompeuses, profitent de la vanité et de l'ambition des crédules esprits. Mais le plus grand foible des hommes, c'est l'amour qu'ils ont pour la vie; et nous en profitons, nous autres par notre pompeux galimatias, et savons prendre nos avantages de cette vénération que la peur de mourir leur donne pour notre métier. Conservons-nous donc dans le degré d'estime où leur foiblesse nous a mis, et soyons de concert auprès des malades, pour nous attribuer les heureux succès de la maladie, et rejeter sur la nature toutes les bévues de notre art. N'allons point, dis-je, détruire sottement les heureuses préventions d'une erreur qui donne du pain à tant de personnes (et, de l'argent de ceux que nous mettons en terre, nous fait élever de tous côtés de si beaux héritages.) M. TOMÈS. Vous avez raison en tout ce que vous dites: mais ce sont chaleurs de sang, dont parfois on n'est pas le maître. M. FILERIN. Allons donc, messieurs, mettez bas toute rancune, et faisons ici votre accommodement. M. DESFONANDRÈS. J'y consens. Qu'il me passe mon émétique pour la malade dont il s'agit, et je lui passerai tout ce qu'il voudra pour le premier malade dont il sera question. M. FILERIN. On ne peut pas mieux dire, et voilà se mettre à la raison. M. DESFONANDRÈS. Cela est fait. M. FILERIN. Touchez donc là. Adieu. Une autre fois, montrez plus de prudence. [43]