Lipi
Sign in
←

Lipi Heritage · Free forever

Œuvres complètes, Tome 3 (incl. Le Tartuffe)

Chapter 4 of 31

Œuvres complètes, Tome 3 — Partie 4

Listen to this section

Uses your saved EN voice · Narration settings

Narration reads this chapter in responsive sections.

genre humain, il n'est point fourbe, il n'a pas dessein de vous tromper, et n'en a point abusé d'autres. Ah! tenez, le voilà; demandez-le plutôt à lui-même. DON JUAN, regardant Sganarelle, et le soupçonnant d'avoir parlé. Oui! SGANARELLE. Monsieur, comme le monde est plein de médisans, je vais au-devant des choses; et je leur disois que, si quelqu'un leur venoit dire du mal de vous, elles se gardassent bien de le croire, et ne manquassent pas de lui dire qu'il en auroit menti. DON JUAN. Sganarelle! SGANARELLE, à Charlotte et à Mathurine. Oui, monsieur est homme d'honneur; je le garantis tel. DON JUAN. Hon! SGANARELLE. Ce sont des impertinens. SCÈNE VIII.--DON JUAN, LA RAMÉE, CHARLOTTE, MATHURINE, SGANARELLE. LA RAMÉE, bas, à don Juan. Monsieur, je viens vous avertir qu'il ne fait pas bon ici pour vous. DON JUAN. Comment? LA RAMÉE. Douze hommes à cheval vous cherchent, qui doivent arriver ici dans un moment; je ne sais par quel moyen ils peuvent vous avoir suivi; mais j'ai appris cette nouvelle d'un paysan qu'ils ont interrogé, et auquel ils vous ont dépeint. L'affaire presse; et le plus tôt que vous pourrez sortir d'ici sera le meilleur. SCÈNE IX.--DON JUAN, CHARLOTTE, MATHURINE, SGANARELLE. DON JUAN, à Charlotte et à Mathurine. Une affaire pressante m'oblige de partir d'ici; mais je vous prie de vous ressouvenir de la parole que je vous ai donnée, et de croire que vous aurez de mes nouvelles avant qu'il soit demain au soir. SCÈNE X.--DON JUAN, SGANARELLE. DON JUAN. Comme la partie n'est pas égale, il faut user de stratagème et éluder adroitement le malheur qui me cherche. Je veux que Sganarelle se revête de mes habits; et moi... SGANARELLE. Monsieur, vous vous moquez. M'exposer à être tué sous vos habits, et... DON JUAN. Allons vite, c'est trop d'honneur que je vous fais; et bien heureux est le valet qui peut avoir la gloire de mourir pour son maître. SGANARELLE. Je vous remercie d'un tel honneur. (Seul.) O ciel! puisqu'il s'agit de mort, fais-moi la grâce de n'être point pris pour un autre! ACTE III Une forêt. SCÈNE I.[21]--DON JUAN, en habit de campagne, SGANARELLE, en médecin. SGANARELLE. Ma foi, monsieur, avouez que j'ai eu raison, et que nous voilà l'un et l'autre déguisés à merveille. Votre premier dessein n'étoit point du tout à propos, et ceci nous cache bien mieux que tout ce que vous vouliez faire. DON JUAN. Il est vrai que te voilà bien; et je ne sais où tu as été déterrer cet attirail ridicule. SGANARELLE. Oui. C'est l'habit d'un vieux médecin, qui a été laissé en gage au lieu où je l'ai pris, et il m'en a coûté de l'argent pour l'avoir. Mais savez-vous, monsieur, que cet habit me met déjà en considération; que je suis salué des gens que je rencontre, et que l'on me vient consulter ainsi qu'un habile homme? DON JUAN. Comment donc? SGANARELLE. Cinq ou six paysans et paysannes, en me voyant passer, me sont venus demander mon avis sur différentes maladies. DON JUAN. Tu leur as répondu que tu n'y entendois rien? SGANARELLE. Moi? point du tout. J'ai voulu soutenir l'honneur de mon habit; j'ai raisonné sur le mal, et leur ai fait des ordonnances à chacun. DON JUAN. Et quels remèdes encore leur as-tu ordonnés? SGANARELLE. Ma foi, monsieur, j'en ai pris par où j'en ai pu attraper, j'ai fait mes ordonnances à l'aventure, et ce seroit une chose plaisante si les malades guérissoient, et qu'on m'en vînt remercier. DON JUAN. Et pourquoi non? Par quelle raison n'aurois-tu pas les mêmes priviléges qu'ont tous les autres médecins? Ils n'ont pas plus de part que toi aux guérisons des malades, et tout leur art est pure grimace. Ils ne font rien que recevoir la gloire des heureux succès; et tu peux profiter, comme eux, du bonheur du malade, et voir attribuer à tes remèdes tout ce qui peut venir des faveurs du hasard et des forces de la nature. SGANARELLE. Comment, monsieur, vous êtes aussi impie en médecine? DON JUAN. C'est une des grandes erreurs qui soient parmi les hommes. SGANARELLE. Quoi! vous ne croyez pas au séné, ni à la casse, ni au vin émétique. DON JUAN. Et pourquoi veux-tu que j'y croie? SGANARELLE. Vous avez l'âme bien mécréante. Cependant vous voyez depuis un temps, que le vin émétique fait bruire ses fuseaux[22]. Ses miracles ont converti les plus incrédules esprits; et il n'y a pas trois semaines que j'en ai vu, moi qui vous parle, un effet merveilleux. DON JUAN. Et quoi! SGANARELLE. Il y avoit un homme qui, depuis six jours, étoit à l'agonie; on ne savoit plus que lui ordonner, et tous les remèdes ne faisoient rien; on s'avisa à la fin de lui donner de l'émétique. DON JUAN. Il réchappa, n'est-ce pas? SGANARELLE. Non, il mourut. DON JUAN. L'effet est admirable. SGANARELLE. Comment! il y avoit six jours entiers qu'il ne pouvoit mourir, et cela le fit mourir tout d'un coup. Voulez-vous rien de plus efficace? DON JUAN. Tu as raison. SGANARELLE. Mais laissons là la médecine où vous ne croyez point, et parlons des autres choses; car cet habit me donne de l'esprit, et je me sens en humeur de disputer contre vous. Vous savez bien que vous me permettez les disputes, et que vous ne me défendez pas les remontrances. DON JUAN. Eh bien? SGANARELLE. Je veux savoir un peu vos pensées à fond. Est-il possible que vous ne croyiez point du tout au ciel? DON JUAN. Laissons cela. SGANARELLE. C'est-à-dire que non. Et à l'enfer? DON JUAN. Eh! SGANARELLE. Tout de même. Et au diable, s'il vous plaît? DON JUAN. Oui, oui. SGANARELLE. Aussi peu. Ne croyez-vous point à l'autre vie? DON JUAN. Ah! ah! ah! SGANARELLE. Voilà un homme que j'aurai bien de la peine à convertir. Et dites-moi un peu; «le moine bourru[23], qu'en croyez-vous, eh? DON JUAN. »La peste soit du fat! SGANARELLE. «Et voilà ce que je ne puis souffrir; car il n'y a rien de plus vrai que le moine bourru, et je me ferois pendre pour celui-là. Mais encore faut-il croire quelque chose «dans le monde.» Qu'est-ce «donc» que vous croyez? DON JUAN. Ce que je crois? SGANARELLE. Oui. DON JUAN. Je crois que deux et deux sont quatre, Sganarelle, et que quatre et quatre sont huit. SGANARELLE. La belle croyance «et les beaux articles de foi» que voilà! Votre religion, à ce que je vois, est donc l'arithmétique? Il faut avouer qu'il se met d'étranges folies dans la tête des hommes, et que, pour avoir bien étudié, on est bien moins sage le plus souvent. Pour moi, monsieur, je n'ai point étudié comme vous, Dieu merci, et personne ne sauroit se vanter de m'avoir jamais rien appris; mais avec mon petit bon sens, mon petit jugement, je vois les choses mieux que les livres, et je comprends fort bien que tout ce monde que nous voyons n'est pas un champignon qui soit venu tout seul en une nuit. Je voudrois bien vous demander qui a fait ces arbres-là, ces rochers, cette terre, et ce ciel là-haut, et si tout cela s'est bâti de lui-même. Vous voilà, vous, par exemple, vous êtes là: est-ce que vous vous êtes fait tout seul, et n'a-t-il pas fallu que votre père ait engrossé votre mère pour vous faire? Pouvez-vous voir toutes les inventions dont la machine de l'homme est composée, sans admirer de quelle façon cela est agencé l'un dans l'autre? Ces nerfs, ces os, ces veines, ces artères, ces... ce poumon, ce cœur, ce foie, et tous ces autres ingrédients qui sont là, et qui... Oh! dame, interrompez-moi donc, si vous voulez. Je ne saurois disputer, si l'on ne m'interrompt. Vous vous taisez exprès, et me laissez parler par belle malice. DON JUAN. J'attends que ton raisonnement soit fini. SGANARELLE. Mon raisonnement est qu'il y a quelque chose d'admirable dans l'homme, quoi que vous puissiez dire, que tous les savants ne sauroient expliquer. Cela n'est-il pas merveilleux que me voilà ici, et que j'ai quelque chose dans la tête qui pense cent choses différentes en un moment, et fait de mon corps tout ce qu'elle veut? Je veux frapper des mains, hausser le bras, lever les yeux au ciel, baisser la tête, remuer les pieds, aller à droite, à gauche, en avant, en arrière, tourner... Il se laisse tomber en tournant. DON JUAN. Bon! voilà ton raisonnement qui a le nez cassé. SGANARELLE. Morbleu! je suis bien sot de m'amuser à raisonner avec vous; croyez ce que vous voudrez; il m'importe bien que vous soyez damné! DON JUAN. Mais, tout en raisonnant, je crois que nous nous sommes égarés. Appelle un peu cet homme que voilà là-bas, pour lui demander le chemin. [21] Les deux premières scènes de cet acte, imprimées dans l'édition de 1682, faite sur les manuscrits de Molière, puis dans l'édition d'Amsterdam de 1683, furent supprimées comme impies dans les éditions subséquentes. Il paraît que l'édition de 1682 fut cartonnée, à l'exception de deux ou trois exemplaires, dont l'un, appartenant à M. de Lomenie, fut retrouvé par M. Beuchot. M. Simonin les publia intégralement en 1813. Quant à la seconde scène, elle fut supprimée à la seconde représentation. [22] Pour: fait beaucoup de bruit. Métaphore populaire. [23] Passages supprimés par la censure au temps de Louis XIV, comme tous les autres passages marqués ici par des guillemets.--Le moine bourru, spectre d'un moine, qui, selon la tradition populaire, battait les passants attardés. SCÈNE II.--DON JUAN, SGANARELLE, UN PAUVRE. SGANARELLE. «Holà! oh! l'homme! oh! mon compère! oh! l'ami! un petit mot, s'il vous plaît. Enseignez-nous un peu le chemin qui mène à la ville. LE PAUVRE. »Vous n'avez qu'à suivre cette route, messieurs, et détourner à main droite quand vous serez au bout de la forêt; mais je vous donne avis que vous devez vous tenir sur vos gardes, et que, depuis quelque temps, il y a des voleurs ici autour. DON JUAN. »Je te suis obligé, mon ami, et je te rends grâce de tout mon cœur. LE PAUVRE. »Si vous vouliez me secourir, monsieur, de quelque aumône. DON JUAN. »Ah! ah! ton avis est intéressé, à ce que je vois. LE PAUVRE. »Je suis un pauvre homme, monsieur, retiré tout seul dans ce bois depuis dix ans, et je ne manquerai pas de prier le ciel qu'il vous donne toute sorte de biens. DON JUAN. »Eh! prie le ciel qu'il te donne un habit, sans te mettre en peine des affaires des autres. SGANARELLE. »Vous ne connoissez pas monsieur bonhomme; il ne croit qu'en deux et deux sont quatre, et quatre et quatre sont huit. DON JUAN. »Quelle est ton occupation parmi ces arbres? LE PAUVRE. »De prier le ciel tout le jour pour la prospérité des gens de bien qui me donnent quelque chose. DON JUAN. »Il ne se peut donc pas que tu ne sois bien à ton aise. LE PAUVRE. »Hélas! monsieur, je suis dans la plus grande nécessité du monde. DON JUAN. »Tu te moques: un homme qui prie le ciel tout le jour ne peut manquer d'être bien dans ses affaires. LE PAUVRE. »Je vous assure, monsieur, que le plus souvent je n'ai pas un morceau de pain à mettre sous les dents. DON JUAN. »Voilà qui est étrange, et tu es bien mal reconnu de tes soins. Ah! ah! je m'en vais te donner un louis d'or tout à l'heure, pourvu que tu veuilles jurer. LE PAUVRE. »Ah! monsieur, voudriez-vous que je commisse un tel péché? DON JUAN. »Tu n'as qu'à voir si tu veux gagner un louis d'or, ou non: en voici un que je te donne, si tu jures. Tiens: il faut jurer. LE PAUVRE. »Monsieur... DON JUAN. »A moins de cela, tu ne l'auras pas. SGANARELLE. »Va, va, jure un peu; il n'y a pas de mal. DON JUAN. »Prends, le voilà; prends, te dis-je; mais jure donc! LE PAUVRE. »Non, monsieur, j'aime mieux mourir de faim. DON JUAN. »Va, va, je te le donne pour l'amour de l'humanité.» (Regardant dans la forêt.) Mais que vois-je là? Un homme attaqué par trois autres? La partie est trop inégale, et je ne dois pas souffrir cette lâcheté. Il met l'épée à la main, et court au lieu du combat. SCÈNE III.--SGANARELLE. Mon maître est un vrai enragé d'aller se présenter à un péril qui ne le cherche pas. Mais, ma foi, le secours a servi, et les deux ont fait fuir les trois. SCÈNE IV.--DON JUAN, DON CARLOS, SGANARELLE, au fond du théâtre. DON CARLOS, remettant son épée. On voit, par la fuite de ces voleurs, de quel secours est votre bras. Souffrez, monsieur, que je vous rende grâces d'une action si généreuse, et que... DON JUAN. Je n'ai rien fait, monsieur, que vous n'eussiez fait en ma place. Notre propre honneur est intéressé dans de pareilles aventures; et l'action de ces coquins étoit si lâche, que c'eût été y prendre part que de ne pas s'y opposer. Mais par quelle rencontre vous êtes-vous trouvé entre leurs mains? DON CARLOS. Je m'étois, par hasard, égaré d'un frère et de tous ceux de notre suite; et, comme je cherchois à les rejoindre, j'ai fait rencontre de ces voleurs, qui d'abord ont tué mon cheval, et qui, sans votre valeur, en auroient fait autant de moi. DON JUAN. Votre dessein est-il d'aller du côté de la ville? DON CARLOS. Oui, mais sans y vouloir entrer; et nous nous voyons obligés, mon frère et moi, à tenir la campagne pour une de ces fâcheuses affaires qui réduisent les gentilshommes à se sacrifier, eux et leur famille, à la sévérité de leur honneur, puisque enfin le plus doux succès en est toujours funeste, et que, si l'on ne quitte pas la vie, on est contraint de quitter le royaume; et c'est en quoi je trouve la condition d'un gentilhomme malheureuse, de ne pouvoir point s'assurer sur toute la prudence et toute l'honnêteté de sa conduite, d'être asservi par les lois de l'honneur au déréglement de la conduite d'autrui, et de voir sa vie, son repos et ses biens, dépendre de la fantaisie du premier téméraire qui s'avisera de lui faire une de ces injures pour qui un honnête homme doit périr. DON JUAN. On a cet avantage, qu'on fait courir le même risque et passer mal aussi le temps à ceux qui prennent fantaisie de nous venir faire une offense de gaieté de cœur. Mais ne seroit-ce point une indiscrétion que de vous demander quelle peut être votre affaire? DON CARLOS. La chose en est aux termes de n'en plus faire de secret; et, lorsque l'injure a une fois éclaté, notre honneur ne va point à vouloir cacher notre honte, mais à faire éclater notre vengeance, et à publier même le dessein que nous en avons. Ainsi, monsieur, je ne feindrai point de vous dire que l'offense que nous cherchons à venger est une sœur séduite et enlevée d'un couvent, et que l'auteur de cette offense est un don Juan Tenorio, fils de don Louis Tenorio. Nous le cherchons depuis quelques jours, et nous l'avons suivi ce matin sur le rapport d'un valet, qui nous a dit qu'il sortoit à cheval, accompagné de quatre ou cinq, et qu'il avoit pris le long de cette côte; mais tous nos soins ont été inutiles, et nous n'avons pu découvrir ce qu'il est devenu. DON JUAN. Le connoissez-vous, monsieur, ce don Juan dont vous parlez? DON CARLOS. Non, quant à moi; je ne l'ai jamais vu, et je l'ai seulement ouï dépeindre à mon frère; mais la renommée n'en dit pas force bien, et c'est un homme dont la vie... DON JUAN. Arrêtez, monsieur, s'il vous plaît. Il est un peu de mes amis, et ce seroit à moi une espèce de lâcheté que d'en ouïr dire du mal. DON CARLOS. Pour l'amour de vous, monsieur, je n'en dirai rien du tout; et c'est bien la moindre chose que je vous doive, après m'avoir sauvé la vie, que de me taire devant vous d'une personne que vous connoissez, lorsque je ne puis en parler sans en dire du mal; mais, quelque ami que vous lui soyez, j'ose espérer que vous n'approuverez pas son action, et ne trouverez pas étrange que nous cherchions d'en prendre la vengeance. DON JUAN. Au contraire, je vous y veux servir, et vous épargner des soins inutiles. Je suis ami de don Juan, je ne puis pas m'en empêcher; mais il n'est pas raisonnable qu'il offense impunément des gentilshommes, et je m'engage à vous faire faire raison par lui. DON CARLOS. Et quelle raison peut-on faire à ces sortes d'injures? DON JUAN. Toute celle que votre honneur peut souhaiter; et, sans vous donner la peine de chercher don Juan davantage, je m'oblige à le faire trouver au lieu que vous voudrez, et quand il vous plaira. DON CARLOS. Cet espoir est bien doux, monsieur, à des cœurs offensés; mais, après ce que je vous dois, ce me seroit une trop sensible douleur que vous fussiez de la partie. DON JUAN. Je suis si attaché à don Juan, qu'il ne sauroit se battre que je ne me batte aussi; mais enfin j'en réponds comme de moi-même, et vous n'avez qu'à dire quand vous voulez qu'il paroisse et vous donne satisfaction. DON CARLOS. Que ma destinée est cruelle! Faut-il que je vous doive vie, et que don Juan soit de vos amis? SCÈNE V.--DON ALONSE, DON CARLOS, DON JUAN, SGANARELLE. DON ALONSE, parlant à ceux de sa suite, sans voir don Carlos ni don Juan. Faites boire là mes chevaux, et qu'on les amène après nous; je veux un peu marcher à pied. (Les apercevant tous deux.) O ciel! que vois-je ici? Quoi! mon frère, vous voilà avec notre ennemi mortel? DON CARLOS. Notre ennemi mortel? DON JUAN, mettant la main sur la garde de son épée. Oui, je suis don Juan moi-même; et l'avantage du nombre ne m'obligera pas à vouloir déguiser mon nom. DON ALONSE, mettant l'épée à la main. Ah! traître, il faut que tu périsses, et... Sganarelle court se cacher. DON CARLOS. Ah! mon frère, arrêtez. Je lui suis redevable de la vie; et, sans le secours de son bras, j'aurois été tué par des voleurs que j'ai trouvés. DON ALONSE. Et voulez-vous que cette considération empêche notre vengeance? Tous les services que nous rend une main ennemie ne sont d'aucun mérite pour engager notre âme; et, s'il faut mesurer l'obligation à l'injure, votre reconnoissance, mon frère, est ici ridicule; et, comme l'honneur est infiniment plus précieux que la vie, c'est ne devoir rien proprement que d'être redevable de la vie à qui nous a ôté l'honneur. DON CARLOS. Je sais la différence, mon frère, qu'un gentilhomme doit toujours mettre entre l'un et l'autre; et la reconnoissance de l'obligation n'efface point en moi le ressentiment de l'injure; mais souffrez que je lui rende ici ce qu'il m'a prêté, que je m'acquitte sur-le-champ de la vie que je lui dois, par un délai de notre vengeance, et lui laisse la liberté de jouir, durant quelques jours, du fruit de son bienfait. DON ALONSE. Non, non, c'est hasarder notre vengeance que de la reculer, et l'occasion de la