Chapter 3 of 31
Œuvres complètes, Tome 3 — Partie 3
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ça comme si je me frappois la tête contre un mur. Vois-tu, ça n'est ni biau ni honnête de n'aimer pas les gens qui nous aimont. CHARLOTTE. Mais, mon Guieu, je t'aime aussi. PIERROT. Oui, tu m'aimes d'une belle dégaîne! CHARLOTTE. Quement veux-tu donc qu'on fasse? PIERROT. Je veux que l'en fasse comme l'en fait, quand l'en aime comme il faut. CHARLOTTE. Ne t'aimé-je pas aussi comme il faut? PIERROT. Non. Quand ça est, ça se voit, et l'en fait mille petites singeries aux parsonnes quand on les aime du bon cœur. Regarde la grosse Thomasse, comme alle est assottée du jeune Robain; alle est toujou autour de li à l'agacer, et ne le laisse jamais en repos. Toujou al li fait queuque niche, ou li baille queuque taloche en passant; et l'autre jour qu'il étoit assis sur un escabiau, al fut le tirer de dessous li, et le fit choir tout de son long par tarre. Jarni, v'là où l'en voit les gens qui aimont; mais toi tu ne me dis jamais mot, t'es toujou là comme eune vraie souche de bois; et je passerois vingt fois devant toi, que tu ne te grouillerois pas pour me bailler le moindre coup, ou me dire la moindre chose. Ventreguienne! ça n'est pas bian, après tout; et t'es trop froide pour les gens. CHARLOTTE. Que veux-tu que j'y fasse? C'est mon himeur, et je ne me pis refondre. PIERROT. Ignia himeur qui quienne. Quand on a de l'amiquié pour les parsonnes, l'on en baille toujou queuque petite signifiance. CHARLOTTE. Enfin, je t'aime tout autant que je pis; et, si tu n'es pas content de ça, tu n'as qu'à en aimer queuque autre. PIERROT. Eh bian, v'là pas mon compte? Tétigué, si tu m'aimois, me dirois-tu ça? CHARLOTTE. Pourquoi me viens-tu aussi tarabuster l'esprit? PIERROT. Morgué! queu mal te fais-je? Je ne te demande qu'un peu d'amiquié. CHARLOTTE. Eh bien, laisse faire aussi, et ne me presse point tant. Peut-être que ça viendra tout d'un coup sans y songer. PIERROT. Touche donc là, Charlotte. CHARLOTTE, donnant sa main. Eh bien, quien. PIERROT. Promets-moi donc que tu tâcheras de m'aimer davantage. CHARLOTTE. J'y ferai tout ce que je pourrai; mais il faut que ça vienne de lui-même, Piarrot, est-ce là ce monsieu? PIERROT. Oui, le v'là. CHARLOTTE. Ah! mon Guieu, qu'il est genti, et que ç'auroit été dommage qu'il eût été nayé! PIERROT. Je revians tout à l'heure; je m'en vas boire chopaine, pour me rebouter tant soit peu de la fatigue que j'ais eue. [6] Pour: notre dame. Mot de patois. [7] Pour: _age_, mot latin, _allons_. Interjection patoise. [8] Proverbe populaire fondé sur une ancienne superstition. [9] Pour: ma foi. Mot patois. [10] Pour: regardez. Abréviation populaire. [11] Pour: mine de fèves, mesure; c'est-à-dire pour son compte. [12] Pour: engins pour la gorge, parure, ornement. Mot patois. [13] Pour: mettre, placer. Archaïsme populaire. [14] Pour: tout entiers, droits comme une perche; du mot _brand_, rameau, bruyère. [15] Pour: tablier. Archaïsme rustique. [16] Pour: creux de l'estomac. Archaïsme populaire. [17] Voyez plus haut, _passim_. SCÈNE II.--DON JUAN, SGANARELLE, CHARLOTTE, dans le fond de la cour. DON JUAN. Nous avons manqué notre coup, Sganarelle, et cette bourrasque imprévue a renversé avec notre barque le projet que nous avions fait; mais, à te dire vrai, la paysanne que je viens de quitter répare ce malheur, et je lui ai trouvé des charmes qui effacent de mon esprit tout le chagrin que me donnoit le mauvais succès de notre entreprise. Il ne faut pas que ce cœur m'échappe, et j'y ai déjà jeté des dispositions à ne pas me souffrir[18] longtemps de pousser des soupirs. SGANARELLE. Monsieur, j'avoue que vous m'étonnez. A peine sommes-nous échappés d'un péril de mort, qu'au lieu de rendre grâce au ciel de la pitié qu'il a daigné prendre de nous, vous travaillez tout de nouveau à attirer sa colère par vos fantaisies accoutumées et vos amours cr... (Don Juan prend un air menaçant.) Paix, coquin que vous êtes! Vous ne savez ce que vous dites, et monsieur sait ce qu'il fait. Allons. DON JUAN, apercevant Charlotte. Ah! ah! d'où sort cette autre paysanne, Sganarelle? As-tu rien vu de plus joli? et ne trouves-tu pas, dis-moi, que celle-ci vaut bien l'autre? SGANARELLE. Assurément (A part.) Autre pièce nouvelle. DON JUAN, à Charlotte. D'où me vient, la belle, une rencontre si agréable? Quoi! dans ces lieux champêtres, parmi ces arbres et ces rochers, on trouve des personnes faites comme vous êtes? CHARLOTTE. Vous voyez, monsieu. DON JUAN. Êtes-vous de ce village? CHARLOTTE. Oui, monsieu. DON JUAN. Et vous y demeurez?... CHARLOTTE. Oui, monsieu. DON JUAN. Vous vous appelez? CHARLOTTE. Charlotte, pour vous servir. DON JUAN. Ah! la belle personne! et que ses yeux sont pénétrans! CHARLOTTE. Monsieu, vous me rendez toute honteuse. DON JUAN. Ah! n'ayez point de honte d'entendre dire vos vérités. Sganarelle, qu'en dis-tu? Peut-on rien voir de plus agréable? Tournez-vous un peu, s'il vous plaît. Ah! que cette taille est jolie! Haussez un peu la tête, de grâce. Ah! que ce visage est mignon! Ouvrez vos yeux entièrement. Ah! qu'ils sont beaux! Que je voie un peu vos dents, je vous prie. Ah! qu'elles sont amoureuses, et ces lèvres appétissantes! Pour moi, je suis ravi, et je n'ai jamais vu une si charmante personne. CHARLOTTE. Monsieu, cela vous plaît à dire, et je ne sais pas si c'est pour vous railler de moi. DON JUAN. Moi, me railler de vous? Dieu m'en garde! Je vous aime trop pour cela, et c'est du fond du cœur que je vous parle. CHARLOTTE. Je vous suis bien obligée, si ça est. DON JUAN. Point du tout, vous ne m'êtes point obligée de tout ce que je dis; et ce n'est qu'à votre beauté que vous en êtes redevable. CHARLOTTE. Monsieu, tout ça est trop bien dit pour moi, et je n'ai pas d'esprit pour vous répondre. DON JUAN. Sganarelle, regarde un peu ses mains. CHARLOTTE. Fi! monsieu, elles sont noires comme je ne sais quoi. DON JUAN. Ah! que dites-vous là! Elles sont les plus belles du monde; souffrez que je les baise, je vous prie. CHARLOTTE. Monsieu, c'est trop d'honneur que vous me faites; et, si j'avois su ça tantôt, je n'aurois pas manqué de les laver avec du son. DON JUAN. Eh! dites-moi un peu, belle Charlotte, vous n'êtes pas mariée, sans doute? CHARLOTTE. Non, monsieu; mais je dois bientôt l'être avec Piarrot, le fils de la voisine Simonnette. DON JUAN. Quoi! une personne comme vous seroit la femme d'un simple paysan! Non, non, c'est profaner tant de beautés, et vous n'êtes pas née pour demeurer dans un village. Vous méritez sans doute une meilleure fortune; et le ciel, qui le connoît bien, m'a conduit ici tout exprès pour empêcher ce mariage, et rendre justice à vos charmes: car enfin, belle Charlotte, je vous aime de tout mon cœur, et il ne tiendra qu'à vous que je vous arrache de ce misérable lieu, et ne vous mette dans l'état où vous méritez d'être. Cet amour est bien prompt, sans doute; mais quoi! c'est un effet, Charlotte, de votre grande beauté, et l'on vous aime autant en un quart d'heure qu'en feroit une autre en six mois. CHARLOTTE. Aussi vrai, monsieu, je ne sais comment faire quand vous parlez. Ce que vous dites me fait aise, et j'aurois toutes les envies du monde de vous croire; mais on m'a toujou dit qu'il ne faut jamais croire les monsieux, et que vous autres courtisans êtes des enjoleux, qui ne songez qu'à abuser les filles. DON JUAN. Je ne suis pas de ces gens-là. SGANARELLE, à part. Il n'a garde. CHARLOTTE. Voyez-vous, monsieu? il n'y a pas plaisir à se laisser abuser. Je suis une pauvre paysanne; mais j'ai l'honneur en recommandation, et j'aimerois mieux me voir morte que de me voir déshonorée. DON JUAN. Moi, j'aurois l'âme assez méchante pour abuser une personne comme vous? Je serois assez lâche pour vous déshonorer? Non, non, j'ai trop de conscience pour cela. Je vous aime, Charlotte, en tout bien et en tout honneur; et, pour vous montrer que je vous dis vrai, sachez que je n'ai point d'autre dessein que de vous épouser. En voulez-vous un plus grand témoignage? M'y voilà prêt quand vous voudrez; et je prends à témoin l'homme que voilà de la parole que je vous donne. SGANARELLE. Non, non, ne craignez point. Il se mariera avec vous tant que vous voudrez. DON JUAN. Ah! Charlotte, je vois bien que vous ne me connoissez pas encore. Vous me faites grand tort de juger de moi par les autres; et, s'il y a des fourbes dans le monde, des gens qui ne cherchent qu'à abuser des filles, vous devez me tirer du nombre, et ne pas mettre en doute la sincérité de ma foi; et puis votre beauté vous assure de tout. Quand on est faite comme vous, on doit être à couvert de toutes ces sortes de craintes; vous n'avez point l'air, croyez-moi, d'une personne qu'on abuse; et pour moi, je l'avoue, je me percerois le cœur de mille coups, si j'avois eu la moindre pensée de vous trahir. CHARLOTTE. Mon Dieu! je ne sais si vous dites vrai, ou non; mais vous faites que l'on vous croit. DON JUAN. Lorsque vous me croirez, vous me rendrez justice assurément, et je vous réitère encore la promesse que je vous ai faite. Ne l'acceptez-vous pas, et ne voulez-vous pas consentir à être ma femme? CHARLOTTE. Oui, pourvu que ma tante le veuille. DON JUAN. Touchez donc là, Charlotte, puisque vous le voulez bien de votre part. CHARLOTTE. Mais au moins, monsieu, ne m'allez pas tromper, je vous prie; il y aurait de la conscience à vous, et vous voyez comme j'y vais à la bonne foi. DON JUAN. Comment! il semble que vous doutiez encore de ma sincérité! Voulez-vous que je fasse des sermens épouvantables? Que le ciel... CHARLOTTE. Mon Dieu! ne jurez point! je vous crois. DON JUAN. Donnez-moi donc un petit baiser pour gage de votre parole. CHARLOTTE. Oh! monsieu, attendez que je soyons mariés, je vous prie. Après ça, je vous baiserai tant que vous voudrez. DON JUAN. Eh bien, belle Charlotte, je veux tout ce que vous voulez! abandonnez-moi seulement votre main, et souffrez que, par mille baisers, je lui exprime le ravissement où je suis... [18] Pour: permettre. Voyez plus haut. SCÈNE III.--DON JUAN, SGANARELLE, PIERROT, CHARLOTTE. PIERROT, poussant don Juan qui baise la main de Charlotte. Tout doucement, monsieu; tenez-vous, s'il vous plaît. Vous vous échauffez trop, et vous pourriez gagner la puresie. DON JUAN, repoussant rudement Pierrot. Qui m'amène cet impertinent? PIERROT, se mettant entre don Juan et Charlotte. Je vous dis qu'ous vous tegniez, et qu'ous ne caressiais point nos accordées. DON JUAN, repoussant encore Pierrot. Ah! que de bruit! PIERROT. Jerniguienne! ce n'est pas comme ça qu'il faut pousser les gens. CHARLOTTE, prenant Pierrot par le bras. Eh! laisse-le faire aussi, Piarrot. PIERROT. Quement! que je le laisse faire? Je ne veux pas, moi. DON JUAN. Ah! PIERROT. Tétiguienne! parce qu'ous êtes monsieu, ous viendrez caresser nos femmes à notre barbe! Allez-v's-en caresser les vôtres! DON JUAN. Heu! PIERROT. Heu. (Don Juan lui donne un soufflet.) Tétigué! ne me frappez pas. (Autre soufflet.) Oh! jerniguié! (Autre soufflet.) Ventregué! (Autre soufflet.) Palsangué! morguienne! ça n'est pas bian de battre les gens, et ce n'est pas là la récompense de v's avoir sauvé d'être nayé. CHARLOTTE. Piarrot! ne te fâche point. PIERROT. Je me veux fâcher; et t'es une vilaine, toi, d'endurer qu'on te cajole. CHARLOTTE. Oh! Piarrot, ce n'est pas ce que tu penses. Ce monsieu veut m'épouser, et tu ne dois pas te bouter en colère. PIERROT. Quetement? Jerni! tu m'es promise. CHARLOTTE. Ça n'y fait rien, Piarrot. Si tu m'aimes, ne dois-tu pas être bien aise que je devienne madame? PIERROT. Jerniguié! non. J'aime mieux te voir crevée que de te voir à un autre. CHARLOTTE. Va, va, Piarrot, ne te mets point en peine. Si je sis madame, je te ferai gagner queuque chose, et tu apporteras du beurre et du fromage cheux nous. PIERROT. Ventreguienne! je gni en porterai jamais, quand tu m'en payerois deux fois autant. Est-ce donc comme ça que t'écoutes ce qu'il te dit? Morguienne, si j'avois su ça tantôt, je me serois bien gardé de le tirer de gliau, et je gli aurois baillé un bon coup d'aviron sur la tête. DON JUAN, s'approchant de Pierrot pour le frapper. Qu'est-ce que vous dites? PIERROT, se mettant derrière Charlotte. Jerniguienne! je ne crains parsonne. DON JUAN, passant du côté où est Pierrot. Attendez-moi un peu. PIERROT, repassant de l'autre côté. Je me moque de tout, moi. DON JUAN, courant après Pierrot. Voyons cela. PIERROT, se sauvant encore derrière Charlotte. J'en avons bian vu d'autres! DON JUAN. Ouais! SGANARELLE. Eh! monsieur, laissez là ce pauvre misérable. C'est conscience de le battre. (A Pierrot, en se mettant entre lui et don Juan.) Écoute, mon pauvre garçon, retire-toi, et ne lui dis rien. PIERROT, passant devant Sganarelle, et regardant fièrement don Juan. Je veux lui dire, moi! DON JUAN, levant la main pour donner un soufflet à Pierrot. Ah! je vous apprendrai... Pierrot baisse la tête et Sganarelle reçoit le soufflet. SGANARELLE, regardant Pierrot. Peste soit du maroufle! DON JUAN, à Sganarelle. Te voilà payé de charité. PIERROT. Jarni! je vas dire à sa tante tout ce ménage-ci. SCÈNE IV.--DON JUAN, CHARLOTTE, SGANARELLE. DON JUAN, à Charlotte. Enfin, je m'en vais être le plus heureux de tous les hommes, et je ne changerois pas mon bonheur contre toutes les choses du monde. Que de plaisirs quand vous serez ma femme, et que... SCÈNE V.--DON JUAN, MATHURINE, CHARLOTTE, SGANARELLE. SGANARELLE, apercevant Mathurine. Ah! ah! MATHURINE, à don Juan. Monsieu, que faites-vous donc là avec Charlotte? Est-ce que vous lui parlez d'amour aussi? DON JUAN, bas, à Mathurine. Non. Au contraire, c'est elle qui me témoignoit une envie d'être ma femme, et je lui répondois que j'étois engagé à vous. CHARLOTTE, à don Juan. Qu'est-ce que c'est donc que vous veut Mathurine? DON JUAN, bas, à Charlotte. Elle est jalouse de me voir vous parler, et voudroit bien que je l'épousasse; mais je lui dis que c'est vous que je veux. MATHURINE. Quoi! Charlotte. DON JUAN, bas, à Mathurine. Tout ce que vous lui direz sera inutile; elle s'est mis cela dans la tête. CHARLOTTE. Quement donc! Mathurine.... DON JUAN, bas, à Charlotte. C'est en vain que vous lui parlerez; vous ne lui ôterez point cette fantaisie. MATHURINE. Est-ce que... DON JUAN, bas, à Mathurine. Il n'y a pas moyen de lui faire entendre raison. CHARLOTTE. Je voudrois... DON JUAN, bas, à Charlotte. Elle est obstinée comme tous les diables. MATHURINE. Vraiment... DON JUAN, bas, à Mathurine. Ne ne lui dites rien, c'est une folle. CHARLOTTE. Je pense... DON JUAN, bas, à Charlotte. Laissez-la là, c'est une extravagante. MATHURINE. Non, non, il faut que je lui parle. CHARLOTTE. Je veux voir un peu ses raisons. MATHURINE. Quoi!... DON JUAN, bas, à Mathurine. Je gage qu'elle va vous dire que je lui ai promis de l'épouser. CHARLOTTE. Je... DON JUAN, bas, à Charlotte. Gageons qu'elle vous soutiendra que je lui ai donné parole de la prendre pour femme. MATHURINE. Holà! Charlotte, ça n'est pas bian de courir su le marché des autres. CHARLOTTE. Ça n'est pas honnête, Mathurine, d'être jalouse que monsieu me parle. MATHURINE. C'est moi que monsieu a vue la première. CHARLOTTE. S'il vous a vue la première, il m'a vue la seconde, et m'a promis de m'épouser. DON JUAN, bas, à Mathurine. Eh bien, que vous ai-je dit? MATHURINE, à Charlotte. Je vous baise les mains; c'est moi, et non pas vous, qu'il a promis d'épouser. DON JUAN, bas, à Charlotte. N'ai-je pas deviné? CHARLOTTE. A d'autres, je vous prie; c'est moi, vous dis-je. MATHURINE. Vous vous moquez des gens; c'est moi, encore un coup. CHARLOTTE. Le v'là qui est pour le dire, si je n'ai pas raison. MATHURINE. Le v'là qui est pour me démentir, si je ne dis pas vrai. CHARLOTTE. Est-ce, monsieu, que vous lui avez promis de l'épouser? DON JUAN, bas, à Charlotte. Vous vous raillez de moi. MATHURINE. Est-il vrai, monsieu, que vous lui avez donné parole d'être son mari? DON JUAN, bas, à Mathurine. Pouvez-vous avoir cette pensée? CHARLOTTE. Vous voyez qu'al le soutient. DON JUAN, bas, à Charlotte. Laissez-la faire. MATHURINE. Vous êtes témoin comme al l'assure. DON JUAN, bas, à Mathurine. Laissez-la dire. CHARLOTTE. Non, non, il faut savoir la vérité. MATHURINE. Il est question de juger ça. CHARLOTTE. Oui, Mathurine, je veux que monsieu vous montre votre bec jaune[19]. MATHURINE. Oui, Charlotte, je veux que monsieu vous rende un peu camuse[20]. CHARLOTTE. Monsieu, videz la querelle, s'il vous plaît. MATHURINE. Mettez-nous d'accord, monsieu. CHARLOTTE, à Mathurine. Vous allez voir. MATHURINE, à Charlotte. Vous allez voir vous-même. CHARLOTTE, à don Juan. Dites. MATHURINE, à don Juan. Parlez. DON JUAN. Que voulez-vous que je dise? Vous soutenez également toutes deux que je vous ai promis de vous prendre pour femmes. Est-ce que chacune de vous ne sait pas ce qui en est, sans qu'il soit nécessaire que je m'explique davantage? Pourquoi m'obliger là-dessus à des redites? Celle à qui j'ai promis effectivement n'a-t-elle pas, en elle-même, de quoi se moquer des discours de l'autre, et doit-elle se mettre en peine, pourvu que j'accomplisse ma promesse? Tous les discours n'avancent point les choses. Il faut faire et non pas dire; et les effets décident mieux que les paroles. Aussi n'est-ce rien que par là que je vous veux mettre d'accord; et l'on verra, quand je me marierai, laquelle des deux a mon cœur. (Bas, à Mathurine.) Laissez-lui croire ce qu'elle voudra. (Bas, à Charlotte.) Laissez-la se flatter dans son imagination. (Bas, à Mathurine.) Je vous adore. (Bas, à Charlotte.) Je suis tout à vous. (Bas, à Mathurine.) Tous les visages sont laids auprès du vôtre. (Bas, à Charlotte.) On ne peut plus souffrir les autres quand on vous a vue. (Haut.) J'ai un petit ordre à donner, je viens vous retrouver dans un quart d'heure. [19] Pour: montre votre niaiserie. Les jeunes oiseaux, ou _niais_ en termes de fauconnerie, ont presque tous le bec jaune. [20] Pour: honteuse de votre défaite. Mot proverbial qui équivaut à «avoir le nez cassé.» SCÈNE VI.--CHARLOTTE, MATHURINE, SGANARELLE. CHARLOTTE, à Mathurine. Je suis celle qu'il aime, au moins. MATHURINE, à Charlotte. C'est moi qu'il épousera. SGANARELLE, arrêtant Charlotte et Mathurine. Ah! pauvres filles que vous êtes, j'ai pitié de votre innocence, et je ne puis souffrir de vous voir courir à votre malheur. Croyez-moi l'une et l'autre: ne vous amusez point à tous les contes qu'on vous fait, et demeurez dans votre village. SCÈNE VII.--DON JUAN, CHARLOTTE, MATHURINE, SGANARELLE. DON JUAN, dans le fond du théâtre, à part. Je voudrois bien savoir pourquoi Sganarelle ne me suit pas. SGANARELLE. Mon maître est un fourbe; il n'a dessein que de vous abuser, et en a bien abusé d'autres; c'est l'épouseur du genre humain, et... (Apercevant don Juan.) Cela est faux; et quiconque vous dira cela, vous lui devez dire qu'il en a menti. Mon maître n'est point l'épouseur du