Chapter 10 of 31
Œuvres complètes, Tome 3 — Partie 10
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que jamais Molière ne s'était élevé si haut; cependant la masse du public demeurait froide. Molière n'était pas sûr de son succès; Boileau eut besoin de le rassurer, et quelques-uns vont jusqu'à prétendre que la pièce tomba d'abord. Rien de plus facile que de concilier deux traditions qui semblent se détruire l'une l'autre. Le vulgaire, la bourgeoisie peu lettrée, n'étaient pas attirés par une œuvre de cet ordre. La vogue populaire qui s'était attachée à la statue du commandeur de _Don Juan_ et ce costume extravagant du marquis de Mascarille faisaient défaut au _Misanthrope_, œuvre trop grande et trop profonde pour être comprise à sa naissance, et qui obtint plutôt un succès d'estime qu'un succès de mode. On y admirait surtout la charmante coquetterie de la belle Armande, à laquelle son mari avait assigné le rôle dont elle était le type original. «O justes dieux! qu'elle a d'appas!» s'écrie un contemporain, écho du public lui-même; »Et qui pourroit ne l'aimer pas? »Sans rien toucher de sa coiffure »Et de sa belle chevelure, »Sans rien toucher de ses habits, »Semés de perles, de rubis, »Et de toute la pierrerie »Dont l'Inde brillante est fleurie, »Rien n'est si beau ni si mignon! »Et je puis dire, tout de bon, »Qu'ensemble amour et nature »D'elle ont fait une miniature, »Des appas, des grâces, des ris, »Qu'on attribuoit à Cypris!» Vingt et une représentations successives prouvent suffisamment que l'ouvrage ne fut pas repoussé absolument. Mais, après la vingt et unième, il fallut en suspendre la représentation. Ce ne fut qu'au mois de septembre, un mois et demi plus tard, que la reprise du _Misanthrope_ eut lieu, et il fallut la soutenir par le _Médecin malgré lui_ qui avait déjà onze représentations. Il est facile d'en conclure que le monument le plus sérieux et le plus exquis que Molière ait laissé après lui n'était apprécié que des connaisseurs, non du parterre. A peine les plus grands critiques et les meilleurs philosophes s'accordent-ils sur le vrai sens de l'œuvre et de sa légitimité. A peine les acteurs eux-mêmes, héritiers de la tradition dramatique, peuvent-ils s'entendre sur le caractère du héros, dont les uns font un bourru quinteux, les autres un homme hypocondriaque et maladif, quelques-uns simplement un personnage mal élevé. Le _Misanthrope_ ne sera jamais bien exécuté sur la scène que si l'on réalise et reproduit tout l'intérieur domestique du grand monde sous Louis XIV; si l'on fait reparaître vivants, avec leurs costumes mêmes, dans le salon orné de meubles qu'avait choisis Ninon, l'éclatant Lauzun, l'aimable de Guiche, Arsinoé, qui sera madame de Maintenon, et Molière lui-même, l'homme «aux rubans verts,» véhément, sérieux, méditatif, le philosophe dans le monde, celui qui ne sait pas se modérer dans le désir du bien. Qui non retinuit ex sapientia modum. PERSONNAGES. ACTEURS. ALCESTE, amant de Célimène. MOLIÈRE. PHILINTE, ami d'Alceste. LA THORILLIÈRE. ORONTE, amant de Célimène. DU CROISY. CÉLIMÈNE. Arm. BÉJART. ÉLIANTE, cousine de Célimène. Mlle DEBRIE. ARSINOÉ, amie de Célimène. Mlle DUPARC. ACASTE, } marquis. LA GRANGE. CLITANDRE, } BASQUE, valet de Célimène. UN GARDE de la maréchaussée de France. DEBRIE. DUBOIS, valet d'Alceste. BÉJART. La scène est à Paris, dans la maison de Célimène. ACTE PREMIER SCÈNE I.--PHILINTE, ALCESTE. PHILINTE. Qu'est-ce donc? qu'avez-vous? ALCESTE, assis. Laissez-moi, je vous prie. PHILINTE. Mais encor, dites-moi quelle bizarrerie... ALCESTE. Laissez-moi là, vous dis-je, et courez vous cacher. PHILINTE. Mais on entend les gens au moins sans se fâcher. ALCESTE. Moi, je veux me fâcher, et ne veux point entendre. PHILINTE. Dans vos brusques chagrins je ne puis vous comprendre, Et, quoique amis, enfin, je suis tout des premiers... ALCESTE, se levant brusquement. Moi, votre ami? Rayez cela de vos papiers. J'ai fait jusques ici profession de l'être; Mais, après ce qu'en vous je viens de voir paraître, Je vous déclare net que je ne le suis plus, Et ne veux nulle place en des cœurs corrompus. PHILINTE. Je suis donc bien coupable, Alceste, à votre compte? ALCESTE. Allez, vous devriez mourir de pure honte; Une telle action ne sauroit s'excuser, Et tout homme d'honneur s'en doit scandaliser. Je vous vois accabler un homme de caresses, Et témoigner pour lui les dernières tendresses; De protestations, d'offres et de sermens, Vous chargez la fureur de vos embrassemens: Et, quand je vous demande après quel est cet homme A peine pouvez-vous dire comme il se nomme; Votre chaleur pour lui tombe en vous séparant, Et vous me le traitez, à moi, d'indifférent. Morbleu! c'est une chose indigne, lâche, infâme, De s'abaisser ainsi jusqu'à trahir son âme; Et si, par un malheur, j'en avois fait autant, Je m'irois, de regret, pendre tout à l'instant. PHILINTE. Je ne vois pas, pour moi, que le cas soit pendable; Et je vous supplierai d'avoir pour agréable Que je me fasse un peu grâce sur votre arrêt, Et ne me pende pas pour cela, s'il vous plaît. ALCESTE. Que la plaisanterie est de mauvaise grâce! PHILINTE. Mais, sérieusement, que voulez-vous qu'on fasse? ALCESTE. Je veux qu'on soit sincère, et qu'en homme d'honneur On ne lâche aucun mot qui ne parte du cœur. PHILINTE. Lorsqu'un homme vous vient embrasser avec joie, Il faut bien le payer de la même monnoie[48], Répondre comme on peut à ses empressemens, Et rendre offre pour offre, et sermens pour sermens. ALCESTE. Non, je ne puis souffrir cette lâche méthode Qu'affectent la plupart de vos gens à la mode, Et je ne hais rien tant que les contorsions De tous ces grands faiseurs de protestations, Ces affables donneurs d'embrassades frivoles, Ces obligeans diseurs d'inutiles paroles, Qui de civilités avec tous font combat, Et traitent du même air l'honnête homme et le fat. Quel avantage a-t-on qu'un homme vous caresse, Vous jure amitié, foi, zèle, estime, tendresse, Et vous fasse de vous un éloge éclatant Lorsqu'au premier faquin il court en faire autant? Non, non, il n'est point d'âme un peu bien située Qui veuille d'une estime ainsi prostituée; Et la plus glorieuse a des régals[49] peu chers Dès qu'on voit qu'on nous mêle avec tout l'univers; Sur quelque préférence une estime se fonde, Et c'est n'estimer rien qu'estimer tout le monde. Puisque vous y donnez dans ces vices du temps, Morbleu! vous n'êtes pas pour être de mes gens; Je refuse d'un cœur la vaste complaisance Qui ne fait de mérite aucune différence; Je veux qu'on me distingue, et, pour le trancher net, L'ami du genre humain n'est point du tout mon fait. PHILINTE. Mais, quand on est du monde, il faut bien que l'on rende Quelques dehors civils que l'usage demande. ALCESTE. Non, vous dis-je; on devroit châtier sans pitié Ce commerce honteux de semblans d'amitié. Je veux que l'on soit homme, et qu'en toute rencontre Le fond de notre cœur dans nos discours se montre, Que ce soit lui qui parle, et que nos sentiments Ne se masquent jamais sous de vains complimens. PHILINTE. Il est bien des endroits où la pleine franchise Deviendroit ridicule et seroit peu permise; Et parfois, n'en déplaise à votre austère honneur, Il est bon de cacher ce qu'on a dans le cœur. Seroit-il à propos, et de la bienséance, De dire à mille gens tout ce que d'eux on pense? Et, quand on a quelqu'un qu'on hait ou qui déplaît, Lui doit-on déclarer la chose comme elle est? ALCESTE. Oui. PHILINTE. Quoi! vous iriez dire à la vieille Émilie Qu'à son âge il sied mal de faire la jolie, Et que le blanc qu'elle a scandalise chacun? ALCESTE. Sans doute. PHILINTE. A Dorilas, qu'il est trop importun; Et qu'il n'est, à la cour, oreille qu'il ne lasse A conter sa bravoure et l'éclat de sa race? ALCESTE. Fort bien. PHILINTE. Vous vous moquez. ALCESTE. Je ne me moque point, Et je vais n'épargner personne sur ce point. Mes yeux sont trop blessés, et la cour et la ville Ne m'offrent rien qu'objets à m'échauffer la bile; J'entre en une humeur noire, en un chagrin profond, Quand je vois vivre entre eux les hommes comme ils font. Je ne trouve partout que lâche flatterie, Qu'injustice, intérêt, trahison, fourberie; Je n'y puis plus tenir, j'enrage; et mon dessein Est de rompre en visière à tout le genre humain. PHILINTE. Ce chagrin philosophe est un peu trop sauvage. Je ris des noirs accès où je vous envisage, Et crois voir en nous deux, sous mêmes soins nourris, Ces deux frères que peint l'_École des Maris_, Dont... ALCESTE. Mon Dieu! laissons là vos comparaisons fades. PHILINTE. Non: tout de bon, quittez toutes ces incartades. Le monde par vos soins ne se changera pas; Et, puisque la franchise a pour vous tant d'appas, Je vous dirai tout franc que cette maladie Partout où vous allez donne la comédie, Et qu'un si grand courroux contre les mœurs du temps Vous tourne en ridicule auprès de bien des gens. ALCESTE. Tant mieux, morbleu! tant mieux! c'est ce que je demande: Ce m'est un fort bon signe, et ma joie en est grande. Tous les hommes me sont à tel point odieux, Que je serois fâché d'être sage à leurs yeux. PHILINTE. Vous voulez un grand mal à la nature humaine! ALCESTE. Oui, j'ai conçu pour elle une effroyable haine. PHILINTE. Tous les pauvres mortels, sans nulle exception, Seront enveloppés dans cette aversion? Encore en est-il bien, dans le siècle où nous sommes... ALCESTE. Non, elle est générale, et je hais tous les hommes: Les uns, parce qu'ils sont méchans et malfaisans, Et les autres pour être aux méchans complaisans, Et n'avoir pas pour eux ces haines vigoureuses Que doit donner le vice aux âmes vertueuses. De cette complaisance on voit l'injuste excès Pour le franc scélérat avec qui j'ai procès. Au travers de son masque on voit à plein le traître; Partout il est connu pour tout ce qu'il peut être; Et ses roulemens d'yeux et son ton radouci N'imposent qu'à des gens qui ne sont point d'ici. On sait que ce pied plat, digne qu'on le confonde, Par de sales emplois s'est poussé dans le monde, Et que par eux son sort, de splendeur revêtu, Fait gronder le mérite et rougir la vertu. Quelques titres honteux qu'en tous lieux on lui donne, Son misérable honneur ne voit pour lui personne. Nommez-le fourbe, infâme, et scélérat maudit, Tout le monde en convient, et nul n'y contredit. Cependant sa grimace est partout bienvenue: On l'accueille, on lui rit, partout il s'insinue; Et, s'il est, par la brigue, un rang à disputer, Sur le plus honnête homme on le voit l'emporter. Têtebleu! ce me sont de mortelles blessures De voir qu'avec le vice on garde des mesures; Et parfois il me prend des mouvemens soudains De fuir dans un désert l'approche des humains. PHILINTE. Mon Dieu! des mœurs du temps mettons-nous moins en peine, Et faisons un peu grâce à la nature humaine; Ne l'examinons point dans la grande rigueur, Et voyons ses défauts avec quelque douceur. Il faut, parmi le monde, une vertu traitable: A force de sagesse on peut être blâmable; La parfaite raison fuit toute extrémité, Et veut que l'on soit sage avec sobriété. Cette grande roideur des vertus des vieux âges Heurte trop notre siècle et les communs usages; Elle veut aux mortels trop de perfection: Il faut fléchir au temps sans obstination; Et c'est une folie à nulle autre seconde De vouloir se mêler de corriger le monde. J'observe, comme vous, cent choses tous les jours Qui pourroient mieux aller, prenant un autre cours; Mais, quoi qu'à chaque pas je puisse voir paroître, En courroux, comme vous, on ne me voit point être: Je prends tout doucement les hommes comme ils sont, J'accoutume mon âme à souffrir ce qu'ils font; Et je crois qu'à la cour, de même qu'à la ville, Mon flegme est philosophe autant que votre bile. ALCESTE. Mais ce flegme, monsieur, qui raisonne si bien, Ce flegme pourra-t-il ne s'échauffer de rien? Et s'il faut, par hasard, qu'un ami vous trahisse, Que pour avoir vos biens on dresse un artifice, Ou qu'on tâche à semer de méchans bruits de vous, Verrez-vous tout cela sans vous mettre en courroux? PHILINTE. Oui, je vois ces défauts, dont votre âme murmure, Comme vices unis à l'humaine nature; Et mon esprit enfin n'est pas plus offensé De voir un homme fourbe, injuste, intéressé, Que de voir des vautours affamés de carnage, Des singes malfaisans et des loups pleins de rage. ALCESTE. Je me verrai trahir, mettre en pièces, voler, Sans que je sois... Morbleu! je ne veux point parler, Tant ce raisonnement est plein d'impertinence! PHILINTE. Ma foi, vous ferez bien de garder le silence. Contre votre partie éclatez un peu moins, Et donnez au procès une part de vos soins. ALCESTE. Je n'en donnerai point, c'est une chose dite. PHILINTE. Mais qui voulez-vous donc qui pour vous sollicite? ALCESTE. Qui je veux? la raison, mon bon droit, l'équité. PHILINTE. Aucun juge par vous ne sera visité? ALCESTE. Non! Est-ce que ma cause est injuste ou douteuse? PHILINTE. J'en demeure d'accord; mais la brigue est fâcheuse. Et... ALCESTE. Non. J'ai résolu de n'en pas faire un pas. J'ai tort ou j'ai raison. PHILINTE. Ne vous y fiez pas. ALCESTE. Je ne remuerai point. PHILINTE. Votre partie est forte, Et peut, par sa cabale, entraîner... ALCESTE. Il n'importe. PHILINTE. Vous vous tromperez. ALCESTE. Soit. J'en veux voir le succès. PHILINTE. Mais... ALCESTE. J'aurai le plaisir de perdre mon procès. PHILINTE. Mais enfin... ALCESTE. Je verrai dans cette plaiderie Si les hommes auront assez d'effronterie, Seront assez méchans, scélérats et pervers, Pour me faire injustice aux yeux de l'univers. PHILINTE. Quel homme! ALCESTE. Je voudrois, m'en coûtât-il grand'chose, Pour la beauté du fait, avoir perdu ma cause. PHILINTE. On se riroit de vous, Alceste, tout de bon, Si l'on vous entendoit parler de la façon. ALCESTE. Tant pis pour qui riroit! PHILINTE. Mais cette rectitude Que vous voulez en tout avec exactitude, Cette pleine droiture où vous vous renfermez, La trouvez-vous ici dans ce que vous aimez? Je m'étonne, pour moi, qu'étant, comme il le semble, Vous et le genre humain, si fort brouillés ensemble, Malgré tout ce qui peut vous le rendre odieux, Vous ayez pris chez lui ce qui charme vos yeux; Et ce qui me surprend encore davantage, C'est cet étrange choix où votre cœur s'engage. La sincère Éliante a du penchant pour vous, La prude Arsinoé vous voit d'un œil fort doux: Cependant à leurs vœux votre âme se refuse, Tandis qu'en ses liens Célimène l'amuse, De qui l'humeur coquette et l'esprit médisant Semblent si fort donner dans les mœurs d'à présent. D'où vient que, leur portant une haine mortelle, Vous pouvez bien souffrir ce qu'en tient cette belle? Ne sont-ce plus défauts dans un objet si doux? Ne les voyez-vous pas, ou les excusez-vous? ALCESTE. Non. L'amour que je sens pour cette jeune veuve Ne ferme point mes yeux aux défauts qu'on lui treuve[50]; Et je suis, quelque ardeur qu'elle m'ait pu donner, Le premier à les voir comme à les condamner. Mais avec tout cela, quoi que je puisse faire, Je confesse mon foible: elle a l'art de me plaire; J'ai beau voir ses défauts, et j'ai beau l'en blâmer, En dépit qu'on en ait, elle se fait aimer; Sa grâce est la plus forte; et sans doute ma flamme De ces vices du temps pourra purger son âme. PHILINTE. Si vous faites cela, vous ne ferez pas peu. Vous croyez être donc aimé d'elle? ALCESTE. Oui, parbleu! Je ne l'aimerois pas, si je ne croyois l'être. PHILINTE. Mais, si son amitié pour vous se fait paroître, D'où vient que vos rivaux vous causent de l'ennui? ALCESTE. C'est qu'un cœur bien atteint veut qu'on soit tout à lui, Et je ne viens ici qu'à dessein de lui dire Tout ce que là-dessus ma passion m'inspire. PHILINTE. Pour moi, si je n'avois qu'à former des désirs, Sa cousine Éliante auroit tous mes soupirs; Son cœur, qui vous estime, est solide et sincère; Et ce choix plus conforme étoit mieux votre affaire. ALCESTE. Il est vrai: ma raison me le dit chaque jour; Mais la raison n'est pas ce qui règle l'amour. PHILINTE. Je crains fort pour vos feux, et l'espoir où vous êtes Pourroit... [48] Mot qui, au dix-septième siècle, rimait encore avec _joie_. [49] Pour: festin, plaisir. Archaïsme expressif et vulgaire. [50] Pour: trouve. Archaïsme passé de mode, employé par la Fontaine. SCÈNE II.--ORONTE, ALCESTE, PHILINTE. ORONTE, à Alceste. J'ai su là-bas que, pour quelques emplettes, Eliante est sortie, et Célimène aussi. Mais, comme l'on m'a dit que vous étiez ici, J'ai monté pour vous dire, et d'un cœur véritable, Que j'ai conçu pour vous une estime incroyable, Et que, depuis longtemps, cette estime m'a mis Dans un ardent désir d'être de vos amis. Oui, mon cœur au mérite aime à rendre justice, Et je brûle qu'un nœud d'amitié nous unisse. Je crois qu'un ami chaud, et de ma qualité, N'est pas assurément pour être rejeté. Pendant le discours d'Oronte, Alceste est rêveur, et semble ne pas entendre que c'est à lui qu'on parle. Il ne sort de sa rêverie que quand Oronte lui dit: C'est à vous, s'il vous plaît, que ce discours s'adresse. ALCESTE. A moi, monsieur? ORONTE. A vous. Trouvez-vous qu'il vous blesse? ALCESTE. Non pas; mais la surprise est fort grande pour moi, Et je n'attendois pas l'honneur que je reçoi. ORONTE. L'estime où je vous tiens ne doit point vous surprendre, Et de tout l'univers vous la pouvez prétendre. ALCESTE. Monsieur... ORONTE. L'État n'a rien qui ne soit au-dessous Du mérite éclatant que l'on découvre en vous. ALCESTE. Monsieur... ORONTE. Oui, de ma part, je vous tiens préférable A tout ce que j'y vois de plus considérable. ALCESTE. Monsieur... ORONTE. Sois-je du ciel écrasé, si je mens! Et, pour vous confirmer ici mes sentimens, Souffrez qu'à cœur ouvert, monsieur, je vous embrasse, Et qu'en votre amitié je vous demande place. Touchez là, s'il vous plaît. Vous me la promettez, Votre amitié? ALCESTE. Monsieur... ORONTE. Quoi! vous y résistez? ALCESTE. Monsieur, c'est trop d'honneur que vous me voulez faire; Mais l'amitié demande un peu plus de mystère; Et c'est assurément en profaner le nom Que de vouloir le mettre à toute occasion. Avec lumière et choix cette union veut naître; Avant que nous lier, il faut nous mieux connoître; Et nous pourrions avoir telles complexions[51], Que tous deux du marché nous nous repentirions. ORONTE. Parbleu! c'est là-dessus parler en homme sage, Et je vous en estime encore davantage. Souffrons donc que le temps forme des nœuds si doux; Mais cependant je m'offre entièrement à vous. S'il faut faire à la cour pour vous quelque ouverture, On sait qu'auprès du roi je fais quelque figure; Il m'écoute, et dans tout il en use, ma foi, Le plus honnêtement du monde avecque moi. Enfin, je suis à vous de toutes les manières; Et, comme votre esprit a de grandes lumières, Je viens, pour commencer entre nous ce beau nœud, Vous montrer un sonnet que j'ai fait depuis peu, Et savoir s'il est bon qu'au public je l'expose. ALCESTE. Monsieur, je suis mal propre à décider la chose; Veuillez m'en dispenser. ORONTE. Pourquoi? ALCESTE. J'ai le défaut D'être un peu plus sincère en cela qu'il ne