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Œuvres complètes, Tome 3 (incl. Le Tartuffe)

Chapter 7 of 31

Œuvres complètes, Tome 3 — Partie 7

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CARLOS. Croyez-vous, don Juan, nous éblouir par ces belles excuses? DON JUAN. J'obéis à la voix du ciel. DON CARLOS. Quoi! vous voulez que je me paye d'un semblable discours? DON JUAN. C'est le ciel qui le veut ainsi. DON CARLOS. Vous aurez fait sortir ma sœur d'un couvent pour la laisser ensuite? DON JUAN. Le ciel l'ordonne de la sorte. DON CARLOS. Nous souffrirons cette tache en notre famille? DON JUAN. Prenez-vous-en au ciel. DON CARLOS. Et quoi! toujours le ciel! DON JUAN. Le ciel le souhaite comme cela. DON CARLOS. Il suffit, don Juan, je vous entends. Ce n'est pas ici que je veux vous prendre, et le lieu ne le souffre pas; mais, avant qu'il soit peu, je saurai vous trouver. DON JUAN. Vous ferez ce que vous voudrez. Vous savez que je ne manque point de cœur, et que je sais me servir de mon épée quand il le faut. Je m'en vais passer tout à l'heure dans cette petite rue écartée qui mène au grand couvent; mais je vous déclare, pour moi, que ce n'est point moi qui me veux battre: le ciel m'en défend la pensée; et, si vous m'attaquez, nous verrons ce qui en arrivera. DON CARLOS. Nous verrons, de vrai, nous verrons. [28] Pour: j'ai demandé conseil. L'emploi de ce verbe avec le pronom réfléchi est un archaïsme hors d'usage. SCÈNE IV.--DON JUAN, SGANARELLE. SGANARELLE. Monsieur, quel diable de style prenez-vous là? Ceci est bien pis que le reste, et je vous aimerois bien mieux encore comme vous étiez auparavant. J'espérois toujours de votre salut; mais c'est maintenant que j'en désespère; et je crois que le ciel, qui vous a souffert jusques ici, ne pourra souffrir du tout cette dernière horreur. DON JUAN. Va, va, le ciel n'est pas si exact que tu penses; et, si toutes les fois que les hommes... SCÈNE V.--DON JUAN, SGANARELLE, UN SPECTRE, en femme voilée. SGANARELLE, apercevant le spectre. Ah! monsieur, c'est le ciel qui vous parle, et c'est un avis qu'il vous donne. DON JUAN. Si le ciel me donne un avis, il faut qu'il parle un peu plus clairement, s'il veut que je l'entende. LE SPECTRE. Don Juan n'a plus qu'un moment à pouvoir profiter de la miséricorde du ciel; et, s'il ne se repent ici, sa perte est résolue. SGANARELLE. Entendez-vous, monsieur? DON JUAN. Qui ose tenir ces paroles? Je crois connoître cette voix. SGANARELLE. Ah! monsieur, c'est un spectre, je le reconnois au marcher. DON JUAN. Spectre, fantôme, ou diable, je veux voir ce que c'est. Le spectre change de figure et représente le Temps avec sa faux à la main. SGANARELLE. O ciel! Voyez-vous, monsieur, ce changement de figure? DON JUAN. Non, non, rien n'est capable de m'imprimer de la terreur; et je veux éprouver avec mon épée si c'est un corps ou un esprit. Le spectre s'envole dans le temps que don Juan veut le frapper. SGANARELLE. Ah! monsieur, rendez-vous à tant de preuves, et jetez-vous vite dans le repentir! DON JUAN. Non, non, il ne sera pas dit, quoi qu'il arrive, que je sois capable de me repentir. Allons, suis-moi! SCÈNE VI.--LA STATUE DU COMMANDEUR, DON JUAN, SGANARELLE. LA STATUE. Arrêtez, don Juan. Vous m'avez hier donné parole de venir manger avec moi. DON JUAN. Oui. Où faut-il aller? LA STATUE. Donnez-moi la main. DON JUAN. La voilà. LA STATUE. Don Juan, l'endurcissement au péché trame une mort funeste, et les grâces du ciel que l'on renvoie ouvrent un chemin à sa foudre. DON JUAN. O ciel! que sens-je? un feu invisible me brûle, je n'en puis plus, et tout mon corps devient un brasier ardent! Ah! Le tonnerre tombe avec un grand bruit et de grands éclairs sur don Juan. La terre s'ouvre et l'abîme, et il sort de grands feux de l'endroit où il est tombé. SCÈNE VII.--SGANARELLE. Ah! mes gages! mes gages! Voilà, par sa mort, un chacun satisfait. Ciel offensé, lois violées, filles séduites, familles déshonorées, parens outragés, femmes mises à mal, maris poussés à bout, tout le monde est content; il n'y a que moi seul de malheureux. Mes gages, mes gages, mes gages! FIN DU FESTIN DE PIERRE. L'AMOUR MÉDECIN COMÉDIE-BALLET REPRÉSENTÉE POUR LA PREMIÈRE FOIS A VERSAILLES, LE 15 SEPTEMBRE 1665 ET A PARIS, SUR LE THÉATRE DU PALAIS-ROYAL, LE 22 DU MÊME MOIS. Trois mois après la représentation du _Festin de Pierre_, Louis XIV ayant demandé à Molière un divertissement nouveau, lui donna cinq jours pour l'inventer, l'écrire, le faire apprendre et le faire jouer. C'est de cet impromptu en trois actes, divisés par des danses, que Molière fit ensuite un seul acte en supprimant les ballets dont Lulli avait composé la musique. C'est un chef-d'œuvre en son genre que cette esquisse improvisée. Il y avait peu de temps que Bacon avait recommandé l'étude de la nature, l'observation et l'expérience. Les médecins tenaient encore au moyen âge. C'étaient des grands-prêtres ou plutôt des sorciers qui employaient les amulettes, les pierres de sympathie et les chiffres magiques, parlaient latin, grec et hébreu, enseignaient les propriétés merveilleuses des chiffres et des nombres, et couraient la ville, montés sur leurs mules, affublés d'énormes manteaux et de chapeaux pointus, cachés sous de longues perruques, ensevelis dans le satin et la fourrure. Ces personnages astrologiques, représentants de la superstition sans la foi, déjà criblés des flèches de Rabelais et de Montaigne, et qui n'avaient pour se défendre ni l'autorité de la Sorbonne ni les dogmes de l'Église, s'étaient donnés récemment en spectacle ridicule. La bouffonnerie de leurs querelles particulières, les procès intéressés entre apothicaires et médecins, provoquaient le mépris public et annonçaient la mort prochaine de l'empirisme. On avait vu, près du lit de mort de Mazarin, Desfougerais, Vallot, Brayer et Guénaud, se réunir à Vincennes et s'enquérir gravement de sa maladie. Vallot plaçait la maladie au poumon, Brayer à la rate, Desfougerais au mésentère, et Guénaud au foie. Ce dernier eut le dessus et emporta le malade. «Laissons passer M. le docteur, s'écriait un jour un charretier parisien qui voyait venir à lui la mule de Guénaud: c'est lui qui nous a fait la grâce de tuer le cardinal;» tant le mépris de la médecine était devenu une opinion populaire. Guy-Patin et Gassendi avaient soulevé contre eux et leur hypocrisie doctorale l'indignation des classes élevées; Boileau et Pascal marchaient contre eux. Ce n'était pas à la médecine, mais au mensonge du savoir, que l'on en voulait; «déniaisés, désabusés,» esprits forts, tous ceux qui, comme Guy-Patin, s'étaient «débarrassés du sot,» prenaient parti avec Molière contre l'empirisme. Ce fut Boileau qui créa les noms grecs sous lesquels Molière ridiculisa, dans sa nouvelle farce, les quatre premiers médecins de la cour: vive jouissance pour le vieux Guy-Patin; s'il faut même l'en croire, on fabriqua des masques comiques représentant le visage des quatre empiriques sacrifiés. Il faut reléguer parmi les fables ces anecdotes apocryphes d'après lesquelles Molière aurait vengé sur la Faculté les querelles particulières de deux femmes de la troupe. Les motifs du grand écrivain étaient plus profonds et plus naturels. Ses passions et ses études avaient altéré sa santé. Il travaillait beaucoup, souffrait infiniment; sa poitrine était attaquée, et, forcé de demander secours aux Hippocrates du temps, vivant de régime, mais mourant de ses passions, il ne tarda pas à découvrir le néant de leur art et le vide de leurs prétentions. Il venait d'éprouver qu'il était difficile d'attaquer les courtisans et dangereux d'attaquer la Sorbonne; il retomba sur les médecins, et leur fit éprouver toute la force de son génie. AU LECTEUR Ce n'est ici qu'un simple crayon, un petit impromptu dont le roi a voulu se faire un divertissement. Il est le plus précipité de tous ceux que Sa Majesté m'ait commandés; et, lorsque je dirai qu'il a été proposé, fait, appris et représenté en cinq jours, je ne dirai que ce qui est vrai. Il n'est pas nécessaire de vous avertir qu'il y a beaucoup de choses qui dépendent de l'action. On sait bien que les comédies ne sont faites que pour être jouées, et je ne conseille de lire celle-ci qu'aux personnes qui ont des yeux pour découvrir, dans la lecture, tout le jeu du théâtre. Ce que je vous dirai, c'est qu'il seroit à souhaiter que ces sortes d'ouvrages pussent toujours se montrer à vous avec les ornemens qui les accompagnent chez le roi. Vous les verriez dans un état beaucoup plus supportable; et les airs et les symphonies de l'incomparable M. Lulli mêlés à la beauté des voix et à l'adresse des danseurs, leur donnent sans doute des grâces dont ils ont toutes les peines du monde à se passer. PERSONNAGES DU PROLOGUE. LA COMÉDIE. LA MUSIQUE. LE BALLET. PERSONNAGES DE LA COMÉDIE. SGANARELLE, père de Lucinde. LUCINDE, fille de Sganarelle. CLITANDRE, amant de Lucinde. AMINTE, voisine de Sganarelle. LUCRÈCE, nièce de Sganarelle. LISETTE, suivante de Lucinde. M. GUILLAUME, marchand de tapisseries. M. JOSSE, orfévre. M. TOMÈS, } M. DESFONANDRÈS, } M. MACROTON, } médecins[29]. M. BAHIS, } M. FILERIN. } UN NOTAIRE. CHAMPAGNE, valet de Sganarelle. PERSONNAGES DU BALLET. PREMIÈRE ENTRÉE. CHAMPAGNE, valet de Sganarelle, dansant. QUATRE MÉDECINS, dansants. DEUXIÈME ENTRÉE. UN OPÉRATEUR, chantant. TRIVELINS et SCARAMOUCHES, dansants, de la suite de l'opérateur. TROISIÈME ENTRÉE. LA COMÉDIE. LA MUSIQUE. LE BALLET. JEUX, RIS, PLAISIRS, dansants. La scène est à Paris. [29] Voyez ci-après les notes, pages 94, 96, 98, 103. PROLOGUE LA COMÉDIE, LA MUSIQUE, LE BALLET LA COMÉDIE. Quittons, quittons notre vaine querelle; Ne nous disputons point nos talens tour à tour; Et d'une gloire plus belle Piquons-nous en ce jour. Unissons-nous tous trois d'une ardeur sans seconde. Pour donner du plaisir au plus grand roi du monde. TOUS TROIS ENSEMBLE. Unissons-nous tous trois d'une ardeur sans seconde, Pour donner du plaisir au plus grand roi du monde. LA MUSIQUE. De ses travaux, plus grands qu'on ne peut croire, Il se vient quelquefois délasser parmi nous. LE BALLET. Est-il de plus grande gloire? Est-il bonheur plus doux? TOUS TROIS ENSEMBLE. Unissons-nous tous trois d'une ardeur sans seconde, Pour donner du plaisir au plus grand roi du monde. ACTE PREMIER SCÈNE I.--SGANARELLE, AMINTE, LUCRÈCE, M. GUILLAUME, M. JOSSE. SGANARELLE. Ah! l'étrange chose que la vie! et que je puis bien dire, avec ce grand philosophe de l'antiquité, que qui terre a guerre a, et qu'un malheur ne vient jamais sans l'autre! Je n'avais qu'une seule femme, qui est morte. M. GUILLAUME. Et combien donc en voulez-vous avoir? SGANARELLE. Elle est morte, monsieur Guillaume, mon ami. Cette perte m'est très-sensible, et je ne puis m'en ressouvenir sans pleurer. Je n'étois pas fort satisfait de sa conduite, et nous avions le plus souvent dispute ensemble; mais enfin la mort rajuste toutes choses. Elle est morte; je la pleure. Si elle étoit en vie, nous nous querellerions. De tous les enfans que le ciel m'avoit donnés, il ne m'a laissé qu'une fille, et cette fille est toute ma peine; car enfin je la vois dans une mélancolie la plus sombre du monde, dans une tristesse épouvantable, dont il n'y a pas moyen de la retirer, et dont je ne saurois même apprendre la cause. Pour moi, j'en perds l'esprit, et j'aurois besoin d'un bon conseil sur cette matière. (A Lucrèce.) Vous êtes ma nièce (à Aminte); vous, ma voisine (à M. Guillaume et à M. Josse); et vous, mes compères et mes amis; je vous prie de me conseiller tous ce que je dois faire. M. JOSSE. Pour moi, je tiens que la braverie[30] et l'ajustement est la chose qui réjouit le plus les filles; et, si j'étois que de vous, je lui achèterois, dès aujourd'hui, une belle garniture de diamans, ou de rubis, ou d'émeraudes. M. GUILLAUME. Et moi, si j'étois en votre place, j'achèterois une belle tenture de tapisserie de verdure, ou à personnages, que je ferois mettre à sa chambre, pour lui réjouir l'esprit et la vue. AMINTE. Pour moi, je ne ferois pas tant de façons, et je la marierois fort bien, et le plus tôt que je pourrois, avec cette personne qui vous la fit, dit-on, demander il y a quelque temps. LUCRÈCE. Et moi, je tiens que votre fille n'est point du tout propre pour le mariage. Elle est d'une complexion trop délicate et trop peu saine, et c'est la vouloir envoyer bientôt en l'autre monde, que de l'exposer, comme elle est, à faire des enfans. Le monde n'est point du tout son fait, et je vous conseille de la mettre dans un couvent, où elle trouvera des divertissemens qui seront mieux de son humeur. SGANARELLE. Tous ces conseils sont admirables, assurément; mais je les tiens un peu intéressés, et trouve que vous me conseillez fort bien pour vous. Vous êtes orfèvre, monsieur Josse; et votre conseil sent son homme qui a envie de se défaire de sa marchandise. Vous vendez des tapisseries, monsieur Guillaume, et vous avez la mine d'avoir quelque tenture qui vous incommode. Celui que vous aimez, ma voisine, a, dit-on, quelque inclination pour ma fille; et vous ne seriez pas fâchée de la voir la femme d'un autre. Et quant à vous, ma chère nièce, ce n'est pas mon dessein, comme on sait, de marier ma fille avec qui que ce soit, et j'ai mes raisons pour cela; mais le conseil que vous me donnez de la faire religieuse est d'une femme qui pourroit bien souhaiter charitablement d'être mon héritière universelle. Ainsi, messieurs et mesdames, quoique tous vos conseils soient les meilleurs du monde, vous trouverez bon, s'il vous plaît, que je n'en suive aucun. (Seul.) Voilà de mes donneurs de conseils à la mode! [30] Voyez la note, tome Ier, page 273. SCÈNE II.--LUCINDE, SGANARELLE. SGANARELLE. Ah! voilà ma fille qui prend l'air. Elle ne me voit pas, Elle soupire; elle lève les yeux au ciel. (A Lucinde.) Dieu vous garde! Bonjour, ma mie. Eh bien, qu'est-ce? Comme vous en va? Eh quoi! toujours triste et mélancolique comme cela, et tu ne veux pas me dire ce que tu as? Allons donc, découvre-moi ton petit cœur! Là, ma pauvre mie, dis, dis, dis tes petites pensées à ton petit papa mignon. Courage! veux-tu que je te baise? Viens. (A part.) J'enrage de la voir de cette humeur-là. (A Lucinde.) Mais, dis-moi, me veux-tu faire mourir de déplaisir, et ne puis-je savoir d'où vient cette grande langueur? Découvre-m'en la cause, et je te promets que je ferai toutes choses pour toi. Oui, tu n'as qu'à me dire le sujet de ta tristesse; je t'assure ici, et te fais serment qu'il n'y a rien que je ne fasse pour te satisfaire; c'est tout dire. Est-ce que tu es jalouse de quelqu'une de tes compagnes que tu voies plus brave que toi? et seroit-il quelque étoffe nouvelle dont tu voulusses avoir un habit? Non. Est-ce que ta chambre ne te semble pas assez parée, et que tu souhaiterois quelque cabinet[31] de la foire Saint-Laurent? Ce n'est pas cela. Aurois-tu envie d'apprendre quelque chose, et veux-tu que je te donne un maître pour te montrer à jouer du clavecin? Nenni. Aimerois-tu quelqu'un, et souhaiterois-tu d'être mariée? Lucinde fait signe que oui. [31] Ce mot s'est conservé en anglais et dans le patois languedocien. SCÈNE III.--SGANARELLE, LUCINDE, LISETTE. LISETTE. Eh bien, monsieur, vous venez d'entretenir votre fille: avez-vous su la cause de sa mélancolie? SGANARELLE. Non. C'est une coquine qui me fait enrager. LISETTE. Monsieur, laissez-moi faire; je m'en vais la sonder un peu. SGANARELLE. Il n'est pas nécessaire; et, puisqu'elle veut être de cette humeur, je suis d'avis qu'on l'y laisse. LISETTE. Laissez-moi faire, vous dis-je! Peut-être qu'elle se découvrira plus librement à moi qu'à vous. Quoi! madame, vous ne nous direz point ce que vous avez, et vous voulez affliger ainsi tout le monde? Il me semble qu'on n'agit point comme vous faites, et que, si vous avez quelque répugnance à vous expliquer à un père, vous n'en devez avoir aucune à me découvrir votre cœur. Dites-moi, souhaitez-vous quelque chose de lui? Il nous a dit plus d'une fois qu'il n'épargneroit rien pour vous contenter. Est-ce qu'il ne vous donne pas toute la liberté que vous souhaiteriez? et les promenades et les cadeaux[32] ne tenteroient-ils point votre âme? Eh! avez-vous reçu quelque déplaisir de quelqu'un? Eh! n'auriez-vous point quelque secrète inclination avec qui vous souhaiteriez que votre père vous mariât? Ah! je vous entends; voilà l'affaire. Que diable! pourquoi tant de façons? Monsieur, le mystère est découvert, et... SGANARELLE. Va, fille ingrate, je ne te veux plus parler, et je te laisse dans ton obstination. LUCINDE. Mon père, puisque vous voulez que je vous dise la chose... SGANARELLE. Oui, je perds toute l'amitié que j'avois pour toi. LISETTE. Monsieur, sa tristesse... SGANARELLE. C'est une coquine qui me veut faire mourir. LUCINDE. Mon père, je veux bien... SGANARELLE. Ce n'est pas la récompense de t'avoir élevée comme j'ai fait. LISETTE. Mais, monsieur... SGANARELLE. Non, je suis contre elle dans une colère épouvantable. LUCINDE. Mais, mon père... SGANARELLE. Je n'ai plus aucune tendresse pour toi. LISETTE. Mais... SGANARELLE. C'est une friponne! LUCINDE. Mais... SGANARELLE. Une ingrate! LISETTE. Mais... SGANARELLE. Une coquine, qui ne me veut pas dire ce qu'elle a. LISETTE. C'est un mari qu'elle veut. SGANARELLE, faisant semblant de ne pas entendre. Je l'abandonne. LISETTE. Un mari! SGANARELLE. Je la déteste! LISETTE. Un mari. SGANARELLE. Et la renonce pour ma fille! LISETTE. Un mari. SGANARELLE. Non, ne m'en parlez point! LISETTE. Un mari. SGANARELLE. Ne m'en parlez point. LISETTE. Un mari. SGANARELLE. Ne m'en parlez point! LISETTE. Un mari, un mari, un mari! [32] Voyez la note troisième, tome Ier, page 268. SCÈNE IV.--LUCINDE, LISETTE. LISETTE. On dit bien vrai, qu'il n'y a point de pires sourds que ceux qui ne veulent point entendre. LUCINDE. Eh bien, Lisette, j'avois tort de cacher mon déplaisir, et je n'avois qu'à parler pour avoir tout ce que je souhaitois de mon père! Tu le vois. LISETTE. Par ma foi, voilà un vilain homme; et je vous avoue que j'aurois un plaisir extrême à lui jouer quelque tour. Mais d'où vient donc, madame, que jusqu'ici vous m'avez caché votre mal? LUCINDE. Hélas! de quoi m'auroit servi de te le découvrir plus tôt? et n'aurois-je pas autant gagné à le tenir caché toute ma vie? Crois-tu que je n'aie pas bien prévu tout ce que tu vois maintenant, que je ne susse pas à fond tous les sentimens de mon père, et que le refus qu'il a fait porter à celui qui m'a demandée par un ami n'ait pas étouffé dans mon âme toute sorte d'espoir? LISETTE. Quoi! c'est cet inconnu qui vous fait demander, pour qui vous...? LUCINDE. Peut-être n'est-il pas honnête à une jeune fille de s'expliquer si librement; mais enfin je t'avoue que, s'il m'étoit permis de vouloir quelque chose, ce seroit lui que je voudrois. Nous n'avons eu ensemble aucune conversation, et sa bouche ne m'a point déclaré la passion qu'il a pour moi; mais, dans tous les lieux où il m'a pu voir, ses regards et ses actions m'ont toujours parlé si tendrement, et la demande qu'il a fait faire de moi m'a paru d'un si honnête homme, que mon cœur n'a pu s'empêcher d'être sensible à ses ardeurs; et, cependant, tu vois où la dureté