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Œuvres complètes, Tome 3 (incl. Le Tartuffe)

Chapter 15 of 31

Œuvres complètes, Tome 3 — Partie 15

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vu, trois quarts d'heure durant, cracher dans un puits pour faire des ronds, je n'ai pu jamais prendre bonne opinion de lui. Pour le petit marquis...» C'est moi-même, messieurs, sans nulle vanité. «... Pour le petit marquis, qui me tint hier longtemps la main, je trouve qu'il n'y a rien de si mince que toute sa personne; et ce sont de ces mérites qui n'ont que la cape et l'épée. Pour l'homme aux rubans verts...» A Alceste. A vous le dé, monsieur. «... Pour l'homme aux rubans verts, il me divertit quelquefois avec ses brusqueries et son chagrin bourru; mais il est cent momens où je le trouve le plus fâcheux du monde. Et pour l'homme à la veste...» A Oronte. Voici votre paquet. «... Et pour l'homme à la veste, qui s'est jeté dans le bel esprit, et veut être auteur malgré tout le monde, je ne puis me donner la peine d'écouter ce qu'il dit, et sa prose me fatigue autant que ses vers. Mettez-vous donc en tête que je ne me divertis pas toujours si bien que vous pensez; que je vous trouve à dire[91] plus que je ne voudrois dans toutes les parties où l'on m'entraîne; et que c'est un merveilleux assaisonnement aux plaisirs qu'on goûte, que la présence des gens qu'on aime.» CLITANDRE. Me voici maintenant, moi. «Votre Clitandre, dont vous me parlez, et qui fait tant le doucereux, est le dernier des hommes pour qui j'aurois de l'amitié. Il est extravagant de se persuader qu'on l'aime; et vous l'êtes de croire qu'on ne vous aime pas. Changez, pour être raisonnable, vos sentimens contre les siens; et voyez-moi le plus que vous pourrez, pour m'aider à porter le chagrin d'en être obsédée.» D'un fort beau caractère on voit là le modèle, Madame; et vous savez comment cela s'appelle. Il suffit. Nous allons, l'un et l'autre, en tous lieux, Montrer de votre cœur le portrait glorieux. ACASTE. J'aurois de quoi vous dire, et belle est la matière; Mais je ne vous tiens pas digne de ma colère; Et je vous ferai voir que les petits marquis Ont, pour se consoler, des cœurs de plus haut prix[92]. [91] Pour: que je trouve à vous désirer, regretter. Apocope archaïque, fréquente chez Montaigne. [92] Allusion à Mademoiselle de Montpensier. SCÈNE V.--CÉLIMÈNE, ÉLIANTE, ARSINOÉ, ALCESTE, ORONTE, PHILINTE. ORONTE. Quoi! de cette façon je vois qu'on me déchire, Après tout ce qu'à moi je vous ai vu m'écrire! Et votre cœur, paré de beaux semblans d'amour, A tout le genre humain se promet tour à tour! Allez, j'étois trop dupe, et je vais ne plus l'être; Vous me faites un bien, me faisant vous connoître; J'y profite d'un cœur qu'ainsi vous me rendez, Et trouve ma vengeance en ce que vous perdez. A Alceste. Monsieur, je ne fais plus d'obstacle à votre flamme Et vous pouvez conclure affaire avec madame. SCÈNE VI.--CÉLIMÈNE, ÉLIANTE, ARSINOÉ, ALCESTE, PHILINTE. ARSINOÉ, à Célimène. Certes, voilà le trait du monde le plus noir; Je ne m'en saurois taire, et me sens émouvoir. Voit-on des procédés qui soient pareils aux vôtres? Je ne prends point de part aux intérêts des autres; Montrant Alceste. Mais monsieur, que chez vous fixoit votre bonheur, Un homme, comme lui, de mérite et d'honneur, Et qui vous chérissoit avec idolâtrie, Devoit-il... ALCESTE. Laissez-moi, madame, je vous prie, Vider mes intérêts moi-même là-dessus; Et ne vous chargez point de ces soins superflus. Mon cœur a beau vous voir prendre ici sa querelle, Il n'est point en état de payer ce grand zèle; Et ce n'est pas à vous que je pourrai songer, Si, par un autre choix, je cherche à me venger. ARSINOÉ. Eh! croyez-vous, monsieur, qu'on ait cette pensée, Et que de vous avoir on soit tant empressée? Je vous trouve un esprit bien plein de vanité, Si de cette créance il peut s'être flatté. Le rebut de madame est une marchandise Dont on auroit grand tort d'être si fort éprise. Détrompez-vous, de grâce, et portez-le moins haut. Ce ne sont pas des gens comme moi qu'il vous faut. Vous ferez bien encor de soupirer pour elle, Et je brûle de voir une union si belle. SCÈNE VII.--CÉLIMÈNE, ÉLIANTE, ALCESTE, PHILINTE. ALCESTE, à Célimène. Eh bien, je me suis tu, malgré ce que je voi, Et j'ai laissé parler tout le monde avant moi. Ai-je pris sur moi-même un assez long empire? Et puis-je maintenant... CÉLIMÈNE. Oui, vous pouvez tout dire; Vous en êtes en droit, lorsque vous vous plaindrez, Et de me reprocher tout ce que vous voudrez. J'ai tort, je le confesse, et mon âme confuse Ne cherche à vous payer d'aucune vaine excuse; J'ai des autres ici méprisé le courroux; Mais je tombe d'accord de mon crime envers vous. Votre ressentiment, sans doute, est raisonnable; Je sais combien je dois vous paroître coupable, Que toute chose dit que j'ai pu vous trahir, Et qu'enfin vous avez sujet de me haïr. Faites-le, j'y consens. ALCESTE. Eh! le puis-je, traîtresse? Puis-je ainsi triompher de toute ma tendresse? Et, quoique avec ardeur je veuille vous haïr, Trouvé-je un cœur en moi tout prêt à m'obéir? A Éliante et à Philinte. Vous voyez ce que peut une indigne tendresse, Et je vous fais tous deux témoins de ma foiblesse. Mais, à vous dire vrai, ce n'est pas encor tout, Et vous allez me voir la pousser jusqu'au bout, Montrer que c'est à tort que sages on nous nomme, Et que dans tous les cœurs il est toujours de l'homme. A Célimène. Oui, je veux bien, perfide, oublier vos forfaits; J'en saurai, dans mon âme, excuser tous les traits, Et me les couvrirai du nom d'une foiblesse Où le vice du temps porte votre jeunesse, Pourvu que votre cœur veuille donner les mains Au dessein que j'ai fait de fuir tous les humains, Et que dans mon désert, où j'ai fait vœu de vivre, Vous soyez, sans tarder, résolue à me suivre. C'est par là seulement que, dans tous les esprits, Vous pouvez réparer le mal de vos écrits, Et qu'après cet éclat qu'un noble cœur abhorre, Il peut m'être permis de vous aimer encore. CÉLIMÈNE. Moi, renoncer au monde avant que de vieillir, Et dans votre désert aller m'ensevelir! ALCESTE. Et, s'il faut qu'à mes feux votre flamme réponde, Que vous doit importer tout le reste du monde? Vos désirs avec moi ne sont-ils pas contens? CÉLIMÈNE. La solitude effraye une âme de vingt ans. Je ne sens point la mienne assez grande, assez forte, Pour me résoudre à prendre un dessein de la sorte. Si le don de ma main peut contenter vos vœux, Je pourrai me résoudre à serrer de tels nœuds; Et l'hymen... ALCESTE. Non. Mon cœur à présent vous déteste, Et ce refus lui seul fait plus que tout le reste. Puisque vous n'êtes point, en des liens si doux, Pour trouver tout en moi[93], comme moi tout en vous, Allez, je vous refuse: et ce sensible outrage De vos indignes fers pour jamais me dégage. [93] Pour: résolue à trouver en moi. Ellipse et licence très-hardie et très-énergique. SCÈNE VIII.--ÉLIANTE, ALCESTE, PHILINTE. ALCESTE, à Éliante. Madame, cent vertus ornent votre beauté, Et je n'ai vu qu'en vous de la sincérité; De vous depuis longtemps je fais un cas extrême; Mais laissez-moi toujours vous estimer de même, Et souffrez que mon cœur, dans ses troubles divers, Ne se présente point à l'honneur de vos fers; Je me sens trop indigne, et commence à connoître Que le ciel pour ce nœud ne m'avoit point fait naître; Que ce seroit pour vous un hommage trop bas, Que le rebut d'un cœur qui ne vous valoit pas; Et qu'enfin... ÉLIANTE. Vous pouvez suivre cette pensée: Ma main de se donner n'est pas embarrassée; Et voilà votre ami, sans trop m'inquiéter, Qui, si je l'en priois, la pourroit accepter. PHILINTE. Ah! cet honneur, madame, est toute mon envie. Et j'y sacrifierois et mon sang et ma vie. ALCESTE. Puissiez-vous, pour goûter de vrais contentemens, L'un pour l'autre à jamais garder ces sentiments! Trahi de toutes parts, accablé d'injustices, Je vais sortir d'un gouffre où triomphent les vices, Et chercher sur la terre un endroit écarté Où d'être homme d'honneur on ait la liberté. PHILINTE. Allons, madame, allons employer toute chose Pour rompre le dessein que son cœur se propose. FIN DU MISANTHROPE. QUATRIÈME ÉPOQUE 1666-1667 ŒUVRES ÉCRITES POUR LA COUR ET DIVERTISSEMENTS XIX. 1666. LE MÉDECIN MALGRÉ LUI. XX. 1666. MÉLICERTE. XXI. 1666. LA PASTORALE COMIQUE. XXII. 1667. LE SICILIEN OU L'AMOUR PEINTRE. LE MÉDECIN MALGRÉ LUI[94] COMÉDIE REPRÉSENTÉE POUR LA PREMIÈRE FOIS A PARIS, SUR LE THÉATRE DU PALAIS-ROYAL, LE 9 AOÛT 1666. [94] Annoncé aussi sous le nom du _Fagotier_. Le _Misanthrope_, le chef-d'œuvre comique non-seulement de la scène française, mais de la scène noble et de bon ton en Europe, faisait peu d'argent. La farce du _Médecin malgré lui_, qui succéda immédiatement à ce bel ouvrage, fut évidemment composée pour relever les intérêts financiers du théâtre, et pour compenser, au moyen d'une vogue populaire, la froide estime inspirée par le chef-d'œuvre. L'idée d'un médecin pour rire, devant son crédit et sa réputation à de grands mots, à une robe et à un bonnet, avait depuis longtemps pris possession de l'esprit de Molière: on la retrouve déjà dans le _Médecin volant_. L'idée collatérale et l'invention comique de cette femme qui, pour se venger d'un mari, l'indique comme excellent médecin, mais ne livrant ses ordonnances que sous le bâton, est venue renforcer la donnée première, à laquelle toutes les querelles ridicules de la Faculté et des apothicaires, leurs grands combats sur l'antimoine et l'émétique, prêtèrent un corps plus solide. De là cette délicieuse comédie du _Fagoteux_ ou _Fagotier_, à laquelle Molière avait rêvé depuis sa jeunesse, de là le plus burlesque et le plus philosophique ensemble, un long éclat de rire aux dépens de la formule pédantesque et de l'antique empirisme. On a peine à croire aujourd'hui que Boileau, cet homme d'un goût si sûr, et qui aimait Molière, lui ait encore reproché, à ce propos, sérieusement, le langage patois qu'il a prêté à ses paysans, tant le sentiment de la décence et de l'élégance convenue dominait alors, tant les meilleurs esprits avaient peu de goût pour la vraie peinture du caractère et la reproduction fidèle de la personnalité humaine. Il n'y avait qu'un pas à franchir pour arriver aux bergers enrubanés de Fontenelle et de Lamothe. Molière fut récompensé par un succès étourdissant, succès bourgeois et roturier, aussi net, aussi durable que le succès élégant et classique du _Misanthrope_. Ce fut, dit-on, dans un conte plaisant, dont Louis XIV avait ri, que Molière trouva sa fable, qui se rapporte à la vieille légende ainsi résumée par Anguilbert: «Quædam mulier percussa a viro suo ivit ad castellanum infirmum, dicens virum suum esse medicum, sed non mederi cuique nisi forte percuteretur, et sic eum fortissime percuti procuravit.» (_Mensa philosophica_, cap. XVIII, _de Mulieribus_, in fine, fol. 58.)--«Une certaine femme, frappée par son mari, alla chez son seigneur malade, disant que son mari était médecin, mais qu'il ne guérissait que ceux qui le battaient bien; et par là elle le fit rosser de la bonne manière.» Cet Anguilbert, qui avait, comme beaucoup de moines et de savants du moyen âge, recueilli, pour en garnir son _Festin philosophique_, toutes les miettes anecdotiques ayant cours de son temps, accorde trois lignes à ce vieux conte, que l'on retrouve dans le fabliau du _Vilain mire_ ou du _Manant médecin_, et que sans doute Molière avait entendu répéter sous une forme ou sous une autre à la cour de Louis XIV. On le voit, Molière ne lâche pas sa proie; la guerre commencée à la porte de Nesle dans le _Médecin volant_, la lutte contre l'empirisme et la crédulité, ne finira qu'avec le _Malade imaginaire_ et avec sa vie. PERSONNAGES. GÉRONTE, père de Lucinde. LUCINDE, fille de Géronte. LÉANDRE, amant de Lucinde. SGANARELLE, mari de Martine. MARTINE, femme de Sganarelle. M. ROBERT, voisin de Sganarelle. VALÈRE, domestique[95] de Géronte. LUCAS, mari de Jacqueline. JACQUELINE, nourrice chez Géronte, et femme de Lucas. THIBAUT, père de Perrin, } PERRIN, } paysans. La scène est à la campagne.--Le théâtre représente une forêt. [95] Pour: vivant dans la maison de Géronte. Du latin _domesticus_, attaché à la famille; sans doute un intendant ou un secrétaire. ACTE PREMIER SCÈNE I.--SGANARELLE, MARTINE. SGANARELLE. Non, je te dis que je n'en veux rien faire, et que c'est à moi de parler et d'être le maître. MARTINE. Et je te dis, moi, que je veux que tu vives à ma fantaisie, et que je ne me suis point mariée avec toi pour souffrir tes fredaines. SGANARELLE. Oh! la grande fatigue que d'avoir une femme, et qu'Aristote a bien raison quand il dit qu'une femme est pire qu'un démon! MARTINE. Voyez un peu l'habile homme, avec son benêt d'Aristote! SGANARELLE. Oui, habile homme. Trouve-moi un faiseur de fagots qui sache comme moi raisonner des choses, qui ait servi six ans un fameux médecin, et qui ait su dans son jeune âge son rudiment par cœur. MARTINE. Peste du fou fieffé! SGANARELLE. Peste de la carogne! MARTINE. Que maudits soient l'heure et le jour où je m'avisai d'aller dire oui! SGANARELLE. Que maudit soit le bec cornu[96] de notaire qui me fit signer ma ruine! MARTINE. C'est bien à toi, vraiment, à te plaindre de cette affaire! Devrois-tu être un seul moment sans rendre grâces au ciel de m'avoir pour ta femme? et méritois-tu d'épouser une personne comme moi? SGANARELLE. Il est vrai que tu me fis trop d'honneur, et que j'eus lieu de me louer la première nuit de nos noces! Eh! morbleu, ne me fais point parler là-dessus: je dirois de certaines choses... MARTINE. Quoi? que dirois-tu? SGANARELLE. Baste[97]! laissons là ce chapitre. Il suffit que nous savons ce que nous savons, et que tu fus bien heureuse de me trouver. MARTINE. Qu'appelles-tu bien heureuse de te trouver? Un homme qui me réduit à l'hôpital, un débauché, un traître, qui me mange tout ce que j'ai!... SGANARELLE. Tu as menti! j'en bois une partie. MARTINE. Qui me vend, pièce à pièce, tout ce qui est dans le logis! SGANARELLE. C'est vivre de ménage. MARTINE. Qui m'a ôté jusqu'au lit que j'avois!... SGANARELLE. Tu t'en lèveras plus matin. MARTINE. Enfin qui ne laisse aucun meuble dans toute la maison!... SGANARELLE. On en déménage plus aisément. MARTINE. Et qui, du matin jusqu'au soir, ne fait que jouer et que boire! SGANARELLE. C'est pour ne me point ennuyer. MARTINE. Et que veux-tu, pendant ce temps, que je fasse avec ma famille? SGANARELLE. Tout ce qu'il te plaira. MARTINE. J'ai quatre pauvres petits enfants sur les bras... SGANARELLE. Mets-les à terre. MARTINE. Qui me demandent à toute heure du pain. SGANARELLE. Donne-leur le fouet: quand j'ai bien bu et bien mangé, je veux que tout le monde soit soûl dans ma maison. MARTINE. Et tu prétends, ivrogne, que les choses aillent toujours de même? SGANARELLE. Ma femme, allons tout doucement, s'il vous plaît. MARTINE. Que j'endure éternellement tes insolences et tes débauches? SGANARELLE. Ne nous emportons point, ma femme. MARTINE. Et que je ne sache pas trouver le moyen de te ranger à ton devoir? SGANARELLE. Ma femme, vous savez que je n'ai pas l'âme endurante et que j'ai le bras assez bon. MARTINE. Je me moque de tes menaces! SGANARELLE. Ma petite femme, ma mie, votre peau vous démange, à votre ordinaire. MARTINE. Je te montrerai bien que je ne te crains nullement. SGANARELLE. Ma chère moitié, vous avez envie de me dérober quelque chose[98]. MARTINE. Crois-tu que je m'épouvante de tes paroles? SGANARELLE. Doux objet de mes vœux, je vous frotterai les oreilles. MARTINE. Ivrogne que tu es! SGANARELLE. Je vous battrai. MARTINE. Sac à vin! SGANARELLE. Je vous rosserai. MARTINE. Infâme! SGANARELLE. Je vous étrillerai. MARTINE. Traître! insolent! trompeur! lâche! coquin! pendard! gueux! bélître! fripon! maraud! voleur! SGANARELLE. Ah! vous en voulez donc? Sganarelle prend un bâton et bat sa femme. MARTINE, criant. Ah! ah! ah! ah! SGANARELLE. Voilà le vrai moyen de vous apaiser. [96] Voyez plus haut la note, t. II. p. 168. [97] Pour: cela suffit. De l'italien _basta_. [98] Pour: me forcer de donner, proverbe populaire. SCÈNE II.--M. ROBERT, SGANARELLE, MARTINE. M. ROBERT. Holà! holà! holà! Fi! Qu'est ceci? Quelle infamie! Peste soit le coquin de battre ainsi sa femme! MARTINE, à M. Robert. Et je veux qu'il me batte, moi! M. ROBERT. Ah! j'y consens de tout mon cœur. MARTINE. De quoi vous mêlez-vous? M. ROBERT. J'ai tort. MARTINE. Est-ce là votre affaire? M. ROBERT. Vous avez raison. MARTINE. Voyez un peu cet impertinent, qui veut empêcher les maris de battre leurs femmes! M. ROBERT. Je me rétracte. MARTINE. Qu'avez-vous à voir là-dessus? M. ROBERT. Rien. MARTINE. Est-ce à vous d'y mettre le nez? M. ROBERT. Non. MARTINE. Mêlez-vous de vos affaires! M. ROBERT. Je ne dis plus mot. MARTINE. Il me plaît d'être battue. M. ROBERT. D'accord. MARTINE. Ce n'est pas à vos dépens. M. ROBERT. Il est vrai. MARTINE. Et vous êtes un sot de venir vous fourrer où vous n'avez que faire. Elle lui donne un soufflet. M. ROBERT, à Sganarelle. Compère, je vous demande pardon de tout mon cœur. Faites, rossez, battez comme il faut votre femme; je vous aiderai, si vous le voulez. SGANARELLE. Il ne me plaît pas, moi. M. ROBERT. Ah! c'est une autre chose. SGANARELLE. Je la veux battre, si je le veux; et ne la veux pas battre si je ne le veux pas. M. ROBERT. Fort bien. SGANARELLE. C'est ma femme, et non pas la vôtre. M. ROBERT. Sans doute. SGANARELLE. Vous n'avez rien à me commander. M. ROBERT. D'accord. SGANARELLE. Je n'ai que faire de votre aide. M. ROBERT. Très-volontiers. SGANARELLE. Et vous êtes un impertinent de vous ingérer des affaires d'autrui! Apprenez que Cicéron dit qu'entre l'arbre et le doigt il ne faut point mettre l'écorce. Il bat M. Robert et le chasse. SCÈNE III.--SGANARELLE, MARTINE. SGANARELLE. Oh çà! faisons la paix nous deux. Touche là. MARTINE. Oui, après m'avoir ainsi battue! SGANARELLE. Cela n'est rien. Touche. MARTINE. Je ne veux pas. SGANARELLE. Eh? MARTINE. Non. SGANARELLE. Ma petite femme! MARTINE. Point! SGANARELLE. Allons, te dis-je. MARTINE. Je n'en ferai rien. SGANARELLE. Viens, viens, viens! MARTINE. Non! je veux être en colère. SGANARELLE. Fi! c'est une bagatelle. Allons, allons. MARTINE. Laisse-moi là. SGANARELLE. Touche, te dis-je. MARTINE. Tu m'as trop maltraitée. SGANARELLE. Eh bien, va, je te demande pardon; mets là ta main. MARTINE. Je te pardonne. (Bas, à part.) Mais tu le payeras. SGANARELLE. Tu es une folle de prendre garde à cela: ce sont petites choses qui sont de temps en temps nécessaires dans l'amitié; et cinq ou six coups de bâton, entre gens qui s'aiment, ne font que ragaillardir l'affection. Va, je m'en vais au bois, et je te promets aujourd'hui plus d'un cent de fagots. SCÈNE IV.--MARTINE. Va, quelque mine que je fasse, je n'oublierai pas mon ressentiment, et je brûle en moi-même de trouver les moyens de te punir des coups que tu m'as donnés. Je sais bien qu'une femme a toujours dans les mains de quoi se venger d'un mari; mais c'est une punition