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Œuvres complètes, Tome 3 (incl. Le Tartuffe)

Chapter 18 of 31

Œuvres complètes, Tome 3 — Partie 18

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que c'est quantité de sériosités qu'alle a dans le corps, et que son foie, son ventre, ou sa rate, comme vous voudrais l'appeler, au glieu de faire du sang, ne fait plus que l'iau. Alle a, de deux jours l'un, la fièvre quotiguienne, avec des lassitudes et des douleurs dans les mufles des jambes. On entend dans sa gorge des fleumes qui sont tout prêts à l'étouffer; et parfois il li prend des syncoles et des conversions, que je crayons qu'alle est passée. J'avons dans notre village un apothicaire, révérence parler, qui li a donné je ne sais combien d'histoires; et il m'en coûte plus d'eune douzaine de bons écus en lavements, ne v's en déplaise, en aposthumes qu'on li a fait prendre, en infection de jacinthe et en portions cordales. Mais tout ça, comme dit l'autre, n'a été que de l'onguent miton-mitaine. Il veloit li bailler d'eune certaine drogue qu'on appelle du vin amétile, mais j'ai-z-eu peur franchement que ça l'envoyit _a patres_; et l'an dit que ces gros médecins tuont je ne sais combien de monde avec cette invention-là. SGANARELLE, tendant toujours la main. Venons au fait, mon ami, venons au fait. THIBAUT. Le fait est, monsieu, que je venons vous prier de nous dire ce qu'il faut que je fassions. SGANARELLE. Je ne vous entends point du tout. PERRIN. Monsieu, ma mère est malade; et v'là deux écus que je vous apportons pour nous bailler queuque remède. SGANARELLE. Ah! je vous entends, vous. Voilà un garçon qui parle clairement, et qui s'explique comme il faut. Vous dites que votre mère est malade d'hydropisie, qu'elle est enflée par tout le corps, qu'elle a la fièvre, avec des douleurs dans les jambes, et qu'il lui prend parfois des syncopes et des convulsions, c'est-à-dire, des évanouissements? PERRIN. Eh! oui, monsieu, c'est justement ça. SGANARELLE. J'ai compris d'abord vos paroles. Vous avez un père qui ne sait ce qu'il dit. Maintenant, vous me demandez un remède? PERRIN. Oui, monsieu. SGANARELLE. Un remède pour la guérir? PERRIN. C'est comme je l'entendons. SGANARELLE. Tenez, voilà un morceau de fromage qu'il faut que vous lui fassiez prendre. PERRIN. Du fromage, monsieu? SGANARELLE. Oui; c'est un fromage préparé, où il entre de l'or, du corail et des perles, et quantité d'autres choses précieuses. PERRIN. Monsieu, je vous sommes bien obligé, et j'allons li faire prendre ça tout à l'heure. SGANARELLE. Allez. Si elle meurt, ne manquez pas de la faire enterrer du mieux que vous pourrez. SCÈNE III.--JACQUELINE, SGANARELLE, LUCAS, dans le fond du théâtre. Le théâtre change, et représente, comme au second acte, une chambre de la maison de Géronte. SGANARELLE. Voici la belle nourrice. Ah! nourrice de mon cœur, je suis ravi de cette rencontre, et votre vue est la rhubarbe, la casse et le séné, qui purgent toute la mélancolie de mon âme. JACQUELINE. Par ma figué! monsieu le médecin, ça est trop bian dit pour moi, et je n'entends rian à tout votre latin. SGANARELLE. Devenez malade, nourrice, je vous prie; devenez malade pour l'amour de moi. J'aurois toutes les joies du monde de vous guérir. JACQUELINE. Je sis votre servante; j'aime bian mieux qu'an ne me garisse pas. SGANARELLE. Que je vous plains, belle nourrice, d'avoir un mari jaloux et fâcheux comme celui que vous avez! JACQUELINE. Que velez-vous, monsieu? C'est pour la pénitence de mes fautes; et là où la chèvre est liée, il faut bian qu'alle y broute. SGANARELLE. Comment! un rustre comme cela! un homme qui vous observe toujours, et ne veut pas que personne vous parle! JACQUELINE. Hélas! vous n'avez rian vu encore, et ce n'est qu'un petit échantillon de sa mauvaise himeur. SGANARELLE. Est-il possible! et qu'un homme ait l'âme assez basse pour maltraiter une personne comme vous! Ah! que j'en sais, belle nourrice, et qui ne sont pas loin d'ici, qui se tiendroient heureux de baiser seulement les petits bouts de vos petons! Pourquoi faut-il qu'une personne si bien faite soit tombée en de pareilles mains? et qu'un franc animal, un brutal, un stupide, un sot... Pardonnez-moi, nourrice, si je parle ainsi de votre mari... JACQUELINE. Eh! monsieu, je sais bian qu'il mérite tous ces noms-là. SGANARELLE. Oui, sans doute, nourrice, il les mérite; et il mériteroit encore que vous lui missiez quelque chose sur la tête, pour le punir des soupçons qu'il a. JACQUELINE. Il est bian vrai que si je n'avois devant les yeux que son intérêt, il pourroit m'obliger à queuque étrange chose. SGANARELLE. Ma foi, vous ne feriez pas mal de vous venger de lui avec quelqu'un; c'est un homme, je vous le dis, qui mérite bien cela; et, si j'étois assez heureux, belle nourrice, pour être choisi pour... Dans le temps que Sganarelle tend les bras pour embrasser Jacqueline, Lucas passe sa tête par-dessous, et se met entre eux deux. Sganarelle et Jacqueline regardent Lucas, et sortent chacun de leur côté. SCÈNE IV.--GÉRONTE, LUCAS. GÉRONTE. Holà! Lucas, n'as-tu point vu ici notre médecin? LUCAS. Eh oui, de par tous les diantres, je l'ai vu, et ma femme aussi. GÉRONTE. Où est-ce donc qu'il peut être? LUCAS. Je ne sais; mais je voudrois qu'il fût à tous les guébles. GÉRONTE. Va-t'en voir un peu ce que fait ma fille. SCÈNE V.--SGANARELLE, LÉANDRE, GÉRONTE. GÉRONTE. Ah! monsieur, je demandois où vous étiez. SGANARELLE. Je m'étois amusé dans votre cour à expulser le superflu de la boisson. Comment se porte la malade? GÉRONTE. Un peu plus mal depuis votre remède. SGANARELLE. Tant mieux, c'est signe qu'il opère. GÉRONTE. Oui; mais en opérant je crains qu'il ne l'étouffe. SGANARELLE. Ne vous mettez pas en peine, j'ai des remèdes qui se moquent de tout, et je l'attends à l'agonie. GÉRONTE, montrant Léandre. Qui est cet homme-là que vous amenez? SGANARELLE, faisant des signes avec la main pour montrer que c'est un apothicaire. C'est... GÉRONTE. Quoi? SGANARELLE. Celui... GÉRONTE. Eh? SGANARELLE. Qui... GÉRONTE. Je vous entends. SGANARELLE. Votre fille en aura besoin. SCÈNE VI.--LUCINDE, GÉRONTE, LÉANDRE, JACQUELINE, SGANARELLE. JACQUELINE. Monsieu, v'là votre fille qui veut un peu marcher. SGANARELLE. Cela lui fera du bien. Allez-vous-en, monsieur l'apothicaire, tâter un peu son pouls, afin que je raisonne tantôt avec vous de sa maladie. (Sganarelle tire Géronte dans un coin du théâtre, et lui passe un bras sur les épaules pour l'empêcher de tourner la tête du côté où sont Léandre et Lucinde.) Monsieur, c'est une grande et subtile question, entre les docteurs, de savoir si les femmes sont plus faciles à guérir que les hommes. Je vous prie d'écouter ceci, s'il vous plaît. Les uns disent que non, les autres disent que oui: et moi je dis que oui et non; d'autant que l'incongruité des humeurs opaques, qui se rencontrent au tempérament naturel des femmes, étant cause que la partie brutale veut toujours prendre empire sur la sensitive, on voit que l'inégalité de leurs opinions dépend du mouvement oblique du cercle de la lune; et, comme le soleil, qui darde ses rayons sur la concavité de la terre, trouve... LUCINDE, à Léandre. Non, je ne suis point du tout capable de changer de sentiment. GÉRONTE. Voilà ma fille qui parle! O grande vertu du remède! ô admirable médecin! Que je vous suis obligé, monsieur, de cette guérison merveilleuse! et que puis-je faire pour vous après un tel service? SGANARELLE, se promenant sur le théâtre et s'éventant avec son chapeau. Voilà une maladie qui m'a bien donné de la peine! LUCINDE. Oui, mon père, j'ai recouvré la parole; mais je l'ai recouvrée pour vous dire que je n'aurai jamais d'autre époux que Léandre, et que c'est inutilement que vous voulez me donner Horace. GÉRONTE. Mais... LUCINDE. Rien n'est capable d'ébranler la résolution que j'ai prise. GÉRONTE. Quoi!... LUCINDE. Vous m'opposerez en vain de belles raisons. GÉRONTE. Si... LUCINDE. Tous vos discours ne serviront de rien. GÉRONTE. Je... LUCINDE. C'est une chose où je suis déterminée. GÉRONTE. Mais... LUCINDE. Il n'est puissance paternelle qui me puisse obliger à me marier malgré moi. GÉRONTE. J'ai.... LUCINDE. Vous avez beau faire tous vos efforts. GÉRONTE. Il... LUCINDE. Mon cœur ne sauroit se soumettre à cette tyrannie. GÉRONTE. La... LUCINDE. Et je me jetterai plutôt dans un couvent que d'épouser un homme que je n'aime point. GÉRONTE. Mais... LUCINDE, avec vivacité. Non. En aucune façon. Point d'affaires. Vous perdez le temps. Je n'en ferai rien. Cela est résolu. GÉRONTE. Ah! quelle impétuosité de paroles! Il n'y a pas moyen d'y résister. (A Sganarelle.) Monsieur, je vous prie de la faire redevenir muette. SGANARELLE. C'est une chose qui m'est impossible. Tout ce que je puis faire pour votre service est de vous rendre sourd, si vous voulez[109]. GÉRONTE. Je vous remercie. (A Lucinde.) Penses-tu donc... LUCINDE. Non, toutes vos raisons ne gagneront rien sur mon âme. GÉRONTE. Tu épouseras Horace dès ce soir. LUCINDE. J'épouserai plutôt la mort. SGANARELLE, à Géronte. Mon Dieu! arrêtez-vous, laissez-moi médicamenter cette affaire; c'est une maladie qui la tient, et je sais le remède qu'il y faut apporter. GÉRONTE. Seroit-il possible, monsieur, que vous pussiez aussi guérir cette maladie d'esprit? SGANARELLE. Oui; laissez-moi faire, j'ai des remèdes pour tout, et notre apothicaire nous servira pour cette cure. (A Léandre.) Un mot. Vous voyez que l'ardeur qu'elle a pour ce Léandre est tout à fait contraire aux volontés du père; qu'il n'y a point de temps à perdre; que les humeurs sont fort aigries; et qu'il est nécessaire de trouver promptement un remède à ce mal, qui pourroit empirer par le retardement. Pour moi, je n'y en vois qu'un seul, qui est une prise de fuite purgative, que vous mêlerez comme il faut avec deux dragmes de matrimonium en pilules. Peut-être fera-t-elle quelque difficulté à prendre ce remède; mais, comme vous êtes habile homme dans votre métier, c'est à vous de l'y résoudre, et de lui faire avaler la chose du mieux que vous pourrez. Allez-vous-en lui faire faire un petit tour de jardin, afin de préparer les humeurs, tandis que j'entretiendrai ici son père; mais surtout ne perdez point de temps. Au remède, vite, au remède spécifique! [109] Imitation de Rabelais. SCÈNE VII[110].--GÉRONTE, SGANARELLE. GÉRONTE. Quelles drogues, monsieur, sont celles que vous venez de dire? Il me semble que je ne les ai jamais ouï nommer. SGANARELLE. Ce sont drogues dont on se sert dans les nécessités urgentes. GÉRONTE. Avez-vous jamais vu une insolence pareille à la sienne? SGANARELLE. Les filles sont quelquefois un peu têtues. GÉRONTE. Vous ne sauriez croire comme elle est affolée de ce Léandre. SGANARELLE. La chaleur du sang fait cela dans les jeunes esprits. GÉRONTE. Pour moi, dès que j'ai eu découvert la violence de cet amour, j'ai su tenir toujours ma fille renfermée. SGANARELLE. Vous avez fait sagement. GÉRONTE. Et j'ai bien empêché qu'ils n'aient eu communication ensemble. SGANARELLE. Fort bien. GÉRONTE. Il seroit arrivé quelque folie, si j'avois souffert qu'ils se fussent vus. SGANARELLE. Sans doute. GÉRONTE. Et je crois qu'elle auroit été fille à s'en aller avec lui. SGANARELLE. C'est prudemment raisonné. GÉRONTE. On m'avertit qu'il fait tous ses efforts pour lui parler. SGANARELLE. Quel drôle! GÉRONTE. Mais il perdra son temps. SGANARELLE. Ah! ah! GÉRONTE. Et j'empêcherai bien qu'il ne la voie. SGANARELLE. Il n'a pas affaire à un sot, et vous savez des rubriques qu'il ne sait pas. Plus fin que vous n'est pas bête. [110] Imitation éloignée des _Adelphes_ de Térence, acte III, scène IV. SCÈNE VIII.--LUCAS, GÉRONTE, SGANARELLE. LUCAS. Ah! palsanguenne, monsieu, vaici bian du tintamarre; votre fille s'en est enfuie avec son Liandre. C'étoit lui qui étoit l'apothicaire, et v'là monsieu le médecin qui a fait cette belle opération-là. GÉRONTE. Comment! m'assassiner de la façon! Allons, un commissaire et qu'on empêche qu'il ne sorte. Ah! traître, je vous ferai punir par la justice! LUCAS. Ah! par ma fi, monsieu le médecin, vous serez pendu, ne bougez de là seulement. SCÈNE IX.--MARTINE, SGANARELLE, LUCAS. MARTINE, à Lucas. Ah! mon Dieu! que j'ai eu de la peine à trouver ce logis! Dites-moi un peu des nouvelles du médecin que je vous ai donné. LUCAS. Le v'là qui va être pendu. MARTINE. Quoi! mon mari pendu! Hélas! et qu'a-t-il fait pour cela? LUCAS. Il a fait enlever la fille de notre maître. MARTINE. Hélas! mon cher mari, est-il bien vrai qu'on te va pendre? SGANARELLE. Tu vois. Ah! MARTINE. Faut-il que tu te laisses mourir en présence de tant de gens? SGANARELLE. Que veux-tu que j'y fasse? MARTINE. Encore, si tu avois achevé de couper notre bois, je prendrois quelque consolation. SGANARELLE. Retire-toi de là; tu me fends le cœur! MARTINE. Non, je veux demeurer pour t'encourager à la mort, et je ne te quitterai point que je ne t'aie vu pendu. SGANARELLE. Ah! SCÈNE X.--GÉRONTE, SGANARELLE, MARTINE. GÉRONTE, à Sganarelle. Le commissaire viendra bientôt, et l'on s'en va vous mettre en lieu où l'on me répondra de vous. SGANARELLE, à genoux. Hélas! cela ne se peut-il point changer en quelques coups de bâton? GÉRONTE. Non, non; la justice en ordonnera. Mais que vois-je? SCÈNE XI.--GÉRONTE, LÉANDRE, LUCINDE, SGANARELLE, LUCAS, MARTINE. LÉANDRE. Monsieur, je viens faire paroître Léandre à vos yeux, et remettre Lucinde en votre pouvoir. Nous avons eu dessein de prendre la fuite nous deux, et de nous aller marier ensemble; mais cette entreprise a fait place à un procédé plus honnête. Je ne prétends point vous voler votre fille, et ce n'est que de votre main que je veux la recevoir. Ce que je vous dirai, monsieur, c'est que je viens tout à l'heure de recevoir des lettres par où j'apprends que mon oncle est mort, et que je suis héritier de tous ses biens[111]. GÉRONTE. Monsieur, votre vertu m'est tout à fait considérable, et je vous donne ma fille avec la plus grande joie du monde. SGANARELLE, à part. La médecine l'a échappé belle! MARTINE. Puisque tu ne seras point pendu, rends-moi grâce d'être médecin; car c'est moi qui t'ai procuré cet honneur. SGANARELLE. Oui! c'est toi qui m'as procuré je ne sais combien de coups de bâton! LÉANDRE, à Sganarelle. L'effet en est trop beau pour en garder du ressentiment. SGANARELLE. Soit. (A Martine.) Je te pardonne ces coups de bâton en faveur de la dignité où tu m'as élevé: mais prépare-toi désormais à vivre dans un grand respect avec un homme de ma conséquence, et songe que la colère d'un médecin est plus à craindre qu'on ne peut croire. [111] Dénoûment imité de la dernière scène de la _Zélinde_ de Villiers, pièce satirique dirigée contre Molière lui-même. FIN DU MEDECIN MALGRE LUI. MÉLICERTE ET LA PASTORALE COMIQUE BALLETS REPRÉSENTÉS POUR LA PREMIÈRE FOIS, A SAINT-GERMAIN EN LAYE DEVANT LA COUR, DANS LE BALLET DES MUSES, LE 2 DÉCEMBRE 1666. Fatigué de sa vie conjugale, Molière, qui avait écrit le _Tartuffe_ sans pouvoir le jouer, et fait représenter le _Misanthrope_, jouissait, à Auteuil, dans une maison qu'il louait à très-haut prix, d'une aisance considérable et de l'amitié de Boileau, de Chapelle, de la Fontaine. Il faisait du bien, disposait généreusement de sa fortune, protégeait les jeunes talents et se consolait ainsi. Le hasard lui envoya un jeune enfant en haillons, fils de comédien, né parmi les bohèmes, d'une beauté rare, d'une vive intelligence, d'une grande aptitude à tout comprendre et à tout imiter. Molière le retira chez lui, lui apprit l'histoire, cultiva ses qualités d'esprit, l'adopta et le produisit auprès de ses amis. Baron (c'était son nom) devait traverser la fin du dix-septième et la première moitié du dix-huitième siècle en triomphateur, adoré des femmes, le premier comédien de son siècle. Molière l'avait formé de ses propres mains. Lorsqu'il reçut du roi l'ordre de composer une pastorale et une comédie nouvelle pour le _Ballet des Muses_, que disposait Benserade, et où devait danser le roi lui-même à Saint-Germain, le 2 décembre 1666, le rôle principal fut réservé au jeune enfant que le poëte protégeait. Objet des innocentes caresses et des préférences de trois ou quatre jeunes femmes de la troupe de Molière, cet enfant, d'une beauté rare et d'une grâce parfaite, placé comme l'Indien Crichna au milieu des bergères ou gopis, offrait un spectacle neuf, charmant, naïf, intéressant, digne de la Pastorale, et dont le tact pittoresque de l'artiste se plut à s'emparer pour orner de ses couleurs les plus fraîches les contours délicats du tableau. Mademoiselle Duparc, mademoiselle Debrie, avaient rivalisé de complaisances et d'amabilités pour l'enfant choisi, et Molière mit en scène ce riant ensemble. C'est _Mélicerte_. Mais depuis longtemps Armande, perle étincelante, étoile adorée de ce petit monde, concentrait tous les hommages. Elle trouva mauvais que ce jeune enfant l'éclipsât. Sa vanité de femme et d'actrice en fut blessée. S'il faut en croire la tradition, elle prodigua les mauvais traitements à l'enfant et le mit en fuite. En vain Molière essaya de le retenir. Baron osa se présenter lui-même à Louis XIV, et lui demander de quitter la troupe de son bienfaiteur, permission que le roi lui accorda. Baron consentit seulement à jouer son rôle dans _Mélicerte_, dont Molière, arrêté sans doute par tant de contrariétés irritantes, ne termina que les deux premiers actes. Fraîcheur de sentiment, grâce de détail, un ton élégiaque et lyrique, rare chez Molière, distinguent ce charmant débris, ce fragment précieux et léger, imitation souvent heureuse de la pastorale italienne et espagnole, qui ne trouva place que dans la troisième entrée du _Ballet des Muses_. De la _Pastorale comique_, qui suivait _Mélicerte_, il ne nous reste que les paroles, les airs mis en musique par Lulli, airs que rien ne rattache l'un à l'autre; amas confus de ruines poétiques à travers lesquelles on entrevoit quelques traces des inventions pittoresques et la profonde perturbation d'esprit que ressentit Molière, privé de tout ce que son cœur aimait, désirait ou protégeait. Ces fragments, qui sont dans le goût du _Pastor fido_ et des _Loas_, de Calderon, ou lui parurent indignes d'être conservés, ou lui rappelèrent de trop douloureux souvenirs de cette époque de sa vie, car il les brûla de sa main. PERSONNAGES. ACTEURS. MÉLICERTE, bergère. Mlle DUPARC. DAPHNÉ, bergère. Mlle DEBRIE. ÉROXÈNE, bergère. Mlle MOLIÈRE. MYRTIL, amant de Mélicerte. BARON. ACANTHE, amant de Daphné. LA GRANGE. TYRÈNE, amant d'Éroxène. DU CROISY. LYCARSIS, pâtre, cru père de Myrtil. MOLIÈRE. CORINNE, confidente de Mélicerte. Mad. BÉJART. NICANDRE, berger. MOPSE, berger, cru oncle de Mélicerte. La scène est en Thessalie, dans la vallée de Tempé. ACTE PREMIER SCÈNE I.--DAPHNÉ, ÉROXÈNE, ACANTHE, TYRÈNE. ACANTHE. Ah! charmante Daphné! TYRÈNE. Trop aimable Éroxène! DAPHNÉ. Acanthe, laisse-moi. ÉROXÈNE. Ne me suis point, Tyrène. ACANTHE, à Daphné. Pourquoi me chasses-tu? TYRÈNE, à Éroxène. Pourquoi fuis-tu mes pas? DAPHNÉ, à Acanthe. Tu me plais loin de moi. ÉROXÈNE, à Tyrène. Je m'aime où tu n'es pas. ACANTHE. Ne cesseras-tu point cette rigueur mortelle? TYRÈNE. Ne cesseras-tu point de m'être si cruelle? DAPHNÉ. Ne cesseras-tu point tes inutiles vœux? ÉROXÈNE. Ne cesseras-tu point de m'être si fâcheux? ACANTHE. Si tu n'en prends pitié, je succombe à ma peine. TYRÈNE. Si tu ne me secours, ma mort est trop certaine. DAPHNÉ. Si tu ne veux partir, je quitterai ce lieu. ÉROXÈNE. Si tu veux demeurer, je te vais dire adieu. ACANTHE. Eh bien, en m'éloignant je te vais satisfaire. TYRÈNE. Mon départ va t'ôter ce qui peut te déplaire. ACANTHE. Généreuse Éroxène, en faveur de mes feux, Daigne