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Œuvres complètes, Tome 3 (incl. Le Tartuffe)

Chapter 17 of 31

Œuvres complètes, Tome 3 — Partie 17

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latin, _quemadmodum_. SCÈNE III.--VALÈRE, SGANARELLE, GÉRONTE, LUCAS, JACQUELINE. VALÈRE. Monsieur, préparez-vous. Voici notre médecin qui entre. GÉRONTE, à Sganarelle. Monsieur, je suis ravi de vous voir chez moi, et nous avons grand besoin de vous. SGANARELLE, en robe de médecin avec un chapeau des plus pointus. Hippocrate dit... que nous nous couvrions tous deux. GÉRONTE. Hippocrate dit cela? SGANARELLE. Oui. GÉRONTE. Dans quel chapitre, s'il vous plaît? SGANARELLE. Dans son chapitre... des chapeaux[104]. GÉRONTE. Puisque Hippocrate le dit, il le faut faire. SGANARELLE. Monsieur le médecin, ayant appris les merveilleuses choses... GÉRONTE. A qui parlez-vous, de grâce? SGANARELLE. A vous. GÉRONTE. Je ne suis pas médecin. SGANARELLE. Vous n'êtes pas médecin? GÉRONTE. Non, vraiment. SGANARELLE. Tout de bon? GÉRONTE. Tout de bon. (Sganarelle prend un bâton et frappe Géronte.) Ah! ah! ah! SGANARELLE. Vous êtes médecin maintenant: je n'ai jamais eu d'autres licences. GÉRONTE, à Valère. Quel diable d'homme m'avez-vous là amené? VALÈRE. Je vous ai bien dit que c'étoit un médecin goguenard. GÉRONTE. Oui; mais je l'enverrois promener avec ses goguenarderies. LUCAS. Ne prenez pas garde à ça, monsieu, ce n'est que pour rire. GÉRONTE. Cette raillerie ne me plaît pas. SGANARELLE. Monsieur, je vous demande pardon de la liberté que j'ai prise. GÉRONTE. Monsieur, je suis votre serviteur. SGANARELLE. Je suis fâché... GÉRONTE. Cela n'est rien. SGANARELLE. Des coups de bâton... GÉRONTE. Il n'y a pas de mal. SGANARELLE. Que j'ai eu l'honneur de vous donner. GÉRONTE. Ne parlons plus de cela. Monsieur, j'ai une fille qui est tombée dans une étrange maladie. SGANARELLE. Je suis ravi, monsieur, que votre fille ait besoin de moi, et je souhaiterois de tout mon cœur que vous en eussiez besoin aussi, vous et toute votre famille, pour vous témoigner l'envie que j'ai de vous servir. GÉRONTE. Je vous suis obligé de ces sentimens. SGANARELLE. Je vous assure que c'est du meilleur de mon âme que je vous parle. GÉRONTE. C'est trop d'honneur que vous me faites. SGANARELLE. Comment s'appelle votre fille? GÉRONTE. Lucinde. SGANARELLE. Lucinde! Ah! beau nom à médicamenter! Lucinde! GÉRONTE. Je m'en vais voir un peu ce qu'elle fait. SGANARELLE. Qui est cette grande femme-là? GÉRONTE. C'est la nourrice d'un petit enfant que j'ai. [104] Imitation de Rabelais, liv. 1er, chap. VIII. SCÈNE IV.--SGANARELLE, JACQUELINE, LUCAS. SGANARELLE, à part. Peste! le joli meuble que voilà! (Haut.) Ah! nourrice! charmante nourrice, ma médecine est la très-humble esclave de votre nourricerie, et je voudrois bien être le petit poupon fortuné qui tetât le lait de vos bonnes grâces. (Il lui porte la main sur le sein.) Tous mes remèdes, toute ma science, toute ma capacité est à votre service, et... LUCAS. Avec votre permission monsieu le médecin, laissez là ma femme, je vous prie. SGANARELLE. Quoi! elle est votre femme? LUCAS. Oui. SGANARELLE. Ah! vraiment je ne savois pas cela, et je m'en réjouis pour l'amour de l'un et de l'autre. Il fait semblant de vouloir embrasser Lucas, et embrasse la nourrice. LUCAS, tirant Sganarelle, et se remettant entre lui et sa femme. Tout doucement, s'il vous plaît. SGANARELLE. Je vous assure que je suis ravi que vous soyez unis ensemble: et la félicite d'avoir un mari comme vous; et je vous félicite, vous, d'avoir une femme si belle, si sage, et si bien faite comme elle est. Faisant encore semblant d'embrasser Lucas, qui lui tend les bras, il passe dessous, et embrasse encore la nourrice. LUCAS, le tirant encore. Eh! tétigué! point tant de complimens, je vous supplie. SGANARELLE. Ne voulez-vous pas que je me réjouisse avec vous d'un si bel assemblage? LUCAS. Avec moi tant qu'il vous plaira; mais, avec ma femme, trêve de sarimonie. SGANARELLE. Je prends part également au bonheur de tous deux: et, si je vous embrasse pour vous témoigner ma joie, je l'embrasse de même pour lui en témoigner aussi. Il continue le même jeu. LUCAS, le tirant pour la troisième fois. Ah! vartigué, monsieu le médecin, que de lantiponage[105]! [105] Voyez plus haut la note, p. 209. SCÈNE V.--GÉRONTE, SGANARELLE, LUCAS, JACQUELINE. GÉRONTE. Monsieur, voici tout à l'heure ma fille qu'on va vous amener. SGANARELLE. Je l'attends, monsieur, avec toute la médecine. GÉRONTE. Où est-elle? SGANARELLE, se touchant le front. Là dedans. GÉRONTE. Fort bien. SGANARELLE. Mais, comme je m'intéresse à toute votre famille, il faut que j'essaye un peu le lait de votre nourrice, et que je visite son sein. Il s'approche de Jacqueline. LUCAS, le tirant et lui faisant faire la pirouette. Nannain, nannain; je n'avons que faire de ça. SGANARELLE. C'est l'office du médecin de voir les tetons des nourrices. LUCAS. Il gnia office qui quienne, je sis votre serviteur. SGANARELLE. As-tu bien la hardiesse de t'opposer au médecin? Hors de là! LUCAS. Je me moque de ça! SGANARELLE, en le regardant de travers. Je te donnarai la fièvre. JACQUELINE, prenant Lucas par le bras, et lui faisant faire aussi la pirouette. Ote-toi de là aussi; est-ce que je ne sis pas assez grande pour me défendre moi-même, s'il me fait queuque chose qui ne soit pas à faire? LUCAS. Je ne veux pas qu'il te tâte, moi. SGANARELLE. Fi! le vilain, qui est jaloux de sa femme! GÉRONTE. Voici ma fille. SCÈNE VI.--LUCINDE, GÉRONTE, SGANARELLE, VALÈRE, LUCAS, JACQUELINE. SGANARELLE. Est-ce là la malade? GÉRONTE. Oui. Je n'ai qu'elle de fille; et j'aurois tous les regrets du monde si elle venoit à mourir. SGANARELLE. Qu'elle s'en garde bien! Il ne faut pas qu'elle meure sans l'ordonnance du médecin. GÉRONTE. Allons, un siége. SGANARELLE, assis entre Géronte et Lucinde. Voilà une malade qui n'est pas tant dégoûtante, et je tiens qu'un homme bien sain s'en accommoderoit assez. GÉRONTE. Vous l'avez fait rire, monsieur. SGANARELLE. Tant mieux: lorsque le médecin fait rire le malade, c'est le meilleur signe du monde. (A Lucinde.) Eh bien, de quoi est-il question? Qu'avez-vous? Quel est le mal que vous sentez? LUCINDE, portant sa main à sa bouche, à sa tête et sous son menton. Han, hi, hon, han. SGANARELLE. Hé! que dites-vous? LUCINDE, continue les mêmes gestes. Han, hi, hon, hon, han, hi, hon. SGANARELLE. Quoi? LUCINDE. Han, hi, hon. SGANARELLE. Han, hi, hon, han, ha. Je ne vous entends point. Quel diable de langage est-ce là? GÉRONTE. Monsieur, c'est là sa maladie, elle est devenue muette, sans que jusques ici on en ait pu savoir la cause; et c'est un accident qui a fait reculer son mariage. SGANARELLE. Et pourquoi? GÉRONTE. Celui qu'elle doit épouser veut attendre sa guérison pour conclure les choses. SGANARELLE. Et qui est ce sot-là, qui ne veut pas que sa femme soit muette? Plût à Dieu que la mienne eût cette maladie! je me garderois bien de la vouloir guérir. GÉRONTE. Enfin, monsieur, nous vous prions d'employer tous vos soins pour la soulager de son mal. SGANARELLE. Ah! ne vous mettez pas en peine. Dites-moi un peu: ce mal l'oppresse-t-il beaucoup? GÉRONTE. Oui, monsieur. SGANARELLE. Tant mieux. Sent-elle de grandes douleurs? GÉRONTE. Fort grandes. SGANARELLE. C'est fort bien fait. Va-t-elle où vous savez? GÉRONTE. Oui. SGANARELLE. Copieusement? GÉRONTE. Je n'entends rien à cela. SGANARELLE. La matière est-elle louable? GÉRONTE. Je ne me connois pas à ces choses. SGANARELLE, à Lucinde. Donnez-moi votre bras. (A Géronte.) Voilà un pouls qui marque que votre fille est muette. GÉRONTE. Eh! oui, monsieur, c'est là son mal; vous l'avez trouvé tout du premier coup. SGANARELLE. Ah! ah! JACQUELINE. Voyez comme il a deviné sa maladie! SGANARELLE. Nous autres grands médecins, nous connoissons d'abord les choses. Un ignorant auroit été embarrassé, et vous eût été dire: C'est ceci, c'est cela; mais moi, je touche au but du premier coup, et je vous apprends que votre fille est muette. GÉRONTE. Oui; mais je voudrois bien que vous me puissiez dire d'où cela vient. SGANARELLE. Il n'est rien de plus aisé: cela vient de ce qu'elle a perdu la parole. GÉRONTE. Fort bien. Mais la cause, s'il vous plaît, qui fait qu'elle a perdu la parole? SGANARELLE. Tous nos meilleurs auteurs vous diront que c'est l'empêchement de l'action de sa langue. GÉRONTE. Mais encore, vos sentimens sur cet empêchement de l'action de sa langue? SGANARELLE. Aristote, là-dessus, dit... de fort belles choses. GÉRONTE. Je le crois. SGANARELLE. Ah! c'étoit un grand homme! GÉRONTE. Sans doute. SGANARELLE. Grand homme tout à fait... (Levant le bras depuis le coude.) un homme qui étoit plus grand que moi de tout cela. Pour revenir donc à notre raisonnement, je tiens que cet empêchement de l'action de sa langue est causé par de certaines humeurs, qu'entre nous autres savans nous appelons humeurs peccantes; c'est-à-dire... humeurs peccantes, d'autant que les vapeurs formées par les exhalaisons des influences qui s'élèvent dans la région des maladies, venant... pour ainsi dire... à... Entendez-vous le latin? GÉRONTE. En aucune façon. SGANARELLE, se levant brusquement. Vous n'entendez point le latin? GÉRONTE. Non. SGANARELLE, avec enthousiasme. _Cabricias, arci thuram, catalamus, singulariter, nominativo, hæc musa_, la muse, _bonus, bona, bonum. Deus sanctus, est-ne oratio latinas? Etiam_, oui. _Quare_, pourquoi? _Quia substantivo, et adjectivum, concordat in generi, numerum, et casus._ GÉRONTE. Ah! que n'ai-je étudié! JACQUELINE. L'habile homme que v'là! LUCAS. Oui, ça est si biau, que je n'y entends goutte. SGANARELLE. Or ces vapeurs dont je vous parle venant à passer, du côté gauche où est le foie, au côté droit où est le cœur, il se trouve que le poumon, que nous appelons en latin _armyan_, ayant communication avec le cerveau, que nous nommons en grec _nasmus_, par le moyen de la veine cave, que nous appelons en hébreu _cubile_, rencontre en son chemin lesdites vapeurs qui remplissent les ventricules de l'omoplate; et parce que lesdites vapeurs... comprenez bien ce raisonnement, je vous prie...; et parce que lesdites vapeurs ont certaine malignité... écoutez bien ceci, je vous conjure. GÉRONTE. Oui. SGANARELLE. Ont une certaine malignité qui est causée... soyez attentif, s'il vous plaît. GÉRONTE. Je le suis. SGANARELLE. Qui est causée par l'âcreté des humeurs engendrées dans la concavité du diaphragme, il arrive que ces vapeurs... _Ossabundus, nequeis, nequer, potarinum, quipsa milus._ Voilà justement ce qui fait que votre fille est muette. JACQUELINE. Ah! que ça est bian dit, notre homme! LUCAS. Que n'ai-je la langue aussi bian pendue! GÉRONTE. On ne peut pas mieux raisonner, sans doute. Il n'y a qu'une seule chose qui m'a choqué: c'est l'endroit du foie et du cœur. Il me semble que vous les placez autrement qu'ils ne sont; que le cœur est du côté gauche, et le foie du côté droit. SGANARELLE. Oui, cela étoit autrefois ainsi; mais nous avons changé tout cela, et nous faisons maintenant la médecine d'une méthode toute nouvelle. GÉRONTE. C'est ce que je ne savois pas, et je vous demande pardon de mon ignorance. SGANARELLE. Il n'y a point de mal; et vous n'êtes pas obligé d'être aussi habile que nous. GÉRONTE. Assurément. Mais, monsieur, que croyez-vous qu'il faille faire à cette maladie? SGANARELLE. Ce que je crois qu'il faille faire? GÉRONTE. Oui. SGANARELLE. Mon avis est qu'on la remette sur son lit, et qu'on lui fasse prendre pour remède quantité de pain trempé dans du vin. GÉRONTE. Pourquoi cela, monsieur? SGANARELLE. Parce qu'il y a dans le vin et le pain, mêlés ensemble, une vertu sympathique qui fait parler. Ne voyez-vous pas bien qu'on ne donne autre chose aux perroquets, et qu'ils apprennent à parler en mangeant de cela? GÉRONTE. Cela est vrai. Ah! le grand homme! Vite, quantité de pain et de vin. SGANARELLE. Je reviendrai voir sur le soir en quel état elle sera. SCÈNE VII.--GÉRONTE, SGANARELLE, JACQUELINE. SGANARELLE, à Jacqueline. Doucement, vous. (A Géronte.) Monsieur, voilà une nourrice à laquelle il faut que je fasse quelques petits remèdes. JACQUELINE. Qui? moi? Je me porte le mieux du monde! SGANARELLE. Tant pis, nourrice, tant pis! Cette grande santé est à craindre, et il ne sera pas mauvais de vous faire quelque petite saignée amiable, de vous donner quelque petit clystère dulcifiant. GÉRONTE Mais, monsieur, voilà une mode que je ne comprends point. Pourquoi s'aller faire saigner quand on n'a point de maladie? SGANARELLE. Il n'importe, la mode en est salutaire; et, comme on boit pour la soif à venir, il faut aussi se faire saigner pour la maladie à venir. JACQUELINE, en s'en allant. Ma fi, je me moque de ça, et je ne veux point faire de mon corps une boutique d'apothicaire. SGANARELLE. Vous êtes rétive aux remèdes, mais nous saurons vous soumettre à la raison. SCÈNE VIII[106].--GÉRONTE, SGANARELLE. SGANARELLE. Je vous donne le bonjour. GÉRONTE. Attendez un peu, s'il vous plaît. SGANARELLE. Que voulez-vous faire? GÉRONTE. Vous donner de l'argent, monsieur. SGANARELLE, tendant sa main par derrière, tandis que Géronte ouvre sa bourse. Je n'en prendrai pas, monsieur. GÉRONTE. Monsieur. SGANARELLE. Point du tout. GÉRONTE. Un petit moment. SGANARELLE. En aucune façon. GÉRONTE. De grâce! SGANARELLE. Vous vous moquez. GÉRONTE. Voilà qui est fort. SGANARELLE. Je n'en ferai rien. GÉRONTE. Eh! SGANARELLE. Ce n'est pas l'argent qui me fait agir. GÉRONTE. Je le crois. SGANARELLE, après avoir pris l'argent. Cela est-il de poids? GÉRONTE. Oui, monsieur. SGANARELLE. Je ne suis pas un médecin mercenaire. GÉRONTE. Je le sais bien. SGANARELLE. L'intérêt ne me gouverne point. GÉRONTE. Je n'ai pas cette pensée. SGANARELLE, seul, regardant l'argent qu'il a reçu. Ma foi, cela ne va pas mal, et pourvu que... [106] Scène dont le fond se trouve chez Rabelais. SCÈNE IX.--LÉANDRE, SGANARELLE. LÉANDRE. Monsieur, il y a longtemps que je vous attends; et je viens implorer votre assistance. SGANARELLE, lui tâtant le pouls. Voilà un pouls qui est fort mauvais. LÉANDRE. Je ne suis point malade, monsieur, et ce n'est pas pour cela que je viens à vous. SGANARELLE. Si vous n'êtes pas malade, que diable ne le dites-vous donc? LÉANDRE. Non. Pour vous dire la chose en deux mots, je m'appelle Léandre, qui suis amoureux de Lucinde, que vous venez de visiter; et comme, par la mauvaise humeur de son père, toute sorte d'accès m'est fermé auprès d'elle, je me hasarde à vous prier de vouloir servir mon amour et de me donner lieu d'exécuter un stratagème que j'ai trouvé pour lui pouvoir dire deux mots d'où dépendent absolument mon bonheur et ma vie. SGANARELLE. Pour qui me prenez-vous? Comment! oser vous adresser à moi pour vous servir dans votre amour, et vouloir ravaler la dignité de médecin à des emplois de cette nature! LÉANDRE. Monsieur, ne faites point de bruit. SGANARELLE, en le faisant reculer. J'en veux faire, moi! Vous êtes un impertinent! LÉANDRE. Eh! monsieur, doucement! SGANARELLE. Un malavisé! LÉANDRE. De grâce! SGANARELLE. Je vous apprendrai que je ne suis point homme à cela, et que c'est une insolence extrême... LÉANDRE, tirant une bourse. Monsieur... SGANARELLE. De vouloir m'employer... (Recevant la bourse.) Je ne parle pas pour vous, car vous êtes honnête homme, et je serois ravi de vous rendre service: mais il y a de certains impertinens au monde qui viennent prendre les gens pour ce qu'ils ne sont pas, et je vous avoue que cela me met en colère. LÉANDRE. Je vous demande pardon, monsieur, de la liberté que... SGANARELLE. Vous vous moquez. De quoi est-il question? LÉANDRE. Vous saurez donc, monsieur, que cette maladie que vous voulez guérir est une feinte maladie. Les médecins ont raisonné là-dessus comme il faut; et ils n'ont pas manqué de dire que cela procédoit, qui[107] du cerveau, qui des entrailles, qui de la rate, qui du foie; mais il est certain que l'amour en est la véritable cause, et que Lucinde n'a trouvé cette maladie que pour se délivrer d'un mariage dont elle étoit importunée. Mais, de crainte qu'on ne nous voie ensemble retirons-nous d'ici, et je vous dirai en marchant ce que je souhaite de vous. SGANARELLE. Allons, monsieur; vous m'avez donné pour votre amour une tendresse qui n'est pas concevable, et j'y perdrai toute ma médecine, ou la malade crèvera, ou bien elle sera à vous. [107] Pour: les uns du cerveau, les autres du foie. ACTE III Le théâtre représente un lieu voisin de la maison de Géronte. SCÈNE I.--LÉANDRE, SGANARELLE. LÉANDRE. Il me semble que je ne suis pas mal ainsi pour un apothicaire; et, comme le père ne m'a guère vu, ce changement d'habit et de perruque est assez capable, je crois, de me déguiser à ses yeux. SGANARELLE. Sans doute. LÉANDRE. Tout ce que je souhaiterois seroit de savoir cinq ou six grands mots de médecine pour parer mon discours et me donner l'air d'habile homme. SGANARELLE. Allez, allez, tout cela n'est pas nécessaire; il suffit de l'habit, et je n'en sais pas plus que vous. LÉANDRE. Comment! SGANARELLE. Diable emporte si j'entends rien en médecine! Vous êtes honnête homme, et je veux bien me confier à vous comme vous vous confiez à moi. LÉANDRE. Quoi! vous n'êtes pas effectivement... SGANARELLE. Non, vous dis-je; ils m'ont fait médecin malgré mes dents. Je ne m'étois jamais mêlé d'être si savant que cela; et toutes mes études n'ont été que jusqu'en sixième. Je ne sais point sur quoi cette imagination leur est venue; mais, quand j'ai vu qu'à toute force ils vouloient que je fusse médecin, je me suis résolu de l'être aux dépens de qui il appartiendra. Cependant vous ne sauriez croire comment l'erreur s'est répandue, et de quelle façon chacun est endiablé à me croire habile homme. On me vient chercher de tous côtés; et, si les choses vont toujours de même, je suis d'avis de m'en tenir toute ma vie à la médecine. Je trouve que c'est le métier le meilleur de tous; car, soit qu'on fasse bien, ou soit qu'on fasse mal, on est toujours payé de même sorte. La méchante besogne ne retombe jamais sur notre dos, et nous taillons comme il nous plaît sur l'étoffe où nous travaillons. Un cordonnier, en faisant des souliers, ne sauroit gâter un morceau de cuir qu'il n'en paye les pots cassés; mais ici l'on peut gâter un homme sans qu'il en coûte rien. Les bévues ne sont point pour nous, et c'est toujours la faute de celui qui meurt. Enfin le bon de cette profession est qu'il y a parmi les morts une honnêteté, une discrétion la plus grande du monde, et jamais on n'en voit se plaindre du médecin qui l'a tué[108]. LÉANDRE. Il est vrai que les morts sont fort honnêtes gens sur cette matière. SGANARELLE, voyant des hommes qui viennent à lui. Voilà des gens qui ont la mine de me venir consulter. (A Léandre.) Allez toujours m'attendre auprès du logis de votre maîtresse. [108] Imitation d'une nouvelle de Cervantès: _et Licenciado vidriera_, que M. Aimé Martin a tort de traduire par «le Licencié de Vidriera,» et qui signifie _le licencié de verre ou de cristal_, c'est-à-dire le licencié affectant la délicatesse. SCÈNE II.--THIBAUT, PERRIN, SGANARELLE. THIBAUT. Monsieur, je venons vous chercher, mon fils Perrin et moi. SGANARELLE. Qu'y a-t-il? THIBAUT. Sa pauvre mère, qui a nom Parrette, est dans un lit malade il y a six mois. SGANARELLE, tendant la main comme pour recevoir de l'argent. Que voulez-vous que j'y fasse? THIBAUT. Je voudrions, monsieur, que vous nous baillissiez queuque petite drôlerie pour la garir. SGANARELLE. Il faut voir de quoi est-ce qu'elle est malade. THIBAUT. Alle est malade d'hypocrisie, monsieu. SGANARELLE. D'hypocrisie? THIBAUT. Oui, c'est-à-dire qu'alle est enflée partout; et l'an dit