Chapter 13 of 31
Œuvres complètes, Tome 3 — Partie 13
Uses your saved EN voice · Narration settings
Narration reads this chapter in responsive sections.
mais[74] des soins qu'on ne va pas vous rendre? Si ma personne aux gens inspire de l'amour, Et si l'on continue à m'offrir chaque jour Des vœux que votre cœur peut souhaiter qu'on m'ôte, Je n'y saurois que faire[75], et ce n'est pas ma faute; Vous avez le champ libre, et je n'empêche pas Que pour les attirer vous n'ayez des appas[76]. ARSINOÉ. Hélas! et croyez-vous que l'on se mette en peine De ce nombre d'amans dont vous faites la vaine, Et qu'il ne nous soit pas fort aisé de juger A quel prix aujourd'hui l'on peut les engager? Pensez-vous faire croire, à voir comme tout roule, Que votre seul mérite attire cette foule? Qu'ils ne brûlent pour vous que d'un honnête amour, Et que pour vos vertus ils vous font tous la cour? On ne s'aveugle point par de vaines défaites; Le monde n'est point dupe; et j'en vois qui sont faites A pouvoir inspirer de tendres sentimens, Qui chez elles pourtant ne fixent point d'amans; Et de là nous pouvons tirer des conséquences Qu'on n'acquiert point leur cœur sans de grandes avances. Qu'aucun pour nos beaux yeux n'est notre soupirant, Et qu'il faut acheter tous les soins qu'on nous rend. Ne vous enflez donc point d'une si grande gloire Pour les petits brillans[77] d'une foible victoire; Et corrigez un peu l'orgueil de vos appas, De traiter pour cela les gens de haut en bas. Si nos yeux envioient les conquêtes des vôtres, Je pense qu'on pourroit faire comme les autres, Ne se point ménager, et vous faire bien voir Que l'on a des amans quand on en veut avoir. CÉLIMÈNE. Ayez-en donc, madame, et voyons cette affaire. Par ce rare secret, efforcez-vous de plaire, Et sans... ARSINOÉ. Brisons, madame, un pareil entretien, Il pousseroit trop loin votre esprit et le mien; Et j'aurois pris déjà le congé qu'il faut prendre, Si mon carrosse encor ne m'obligeoit d'attendre. CÉLIMÈNE. Autant qu'il vous plaira, vous pouvez arrêter[78], Madame; et là-dessus rien ne doit vous hâter. Mais, sans vous fatiguer de ma cérémonie, Je m'en vais vous donner meilleure compagnie, Et monsieur, qu'à propos le hasard fait venir, Remplira mieux ma place à[79] vous entretenir. [74] Voyez plus haut, tome Ier, page 220. [75] Pour: quelle chose faire. Ellipse populaire et énergique qui s'est conservée dans la langue. [76] Pour: piéges. Bossuet l'emploie dans le même sens. [77] Pour: lueurs, splendeurs. Emploi du participe que l'Académie française excluait alors. [78] Pour: vous arrêter. L'emploi de ce mot dans le sens neutre est un archaïsme aujourd'hui perdu. La langue plus libre exprimait ou supprimait le pronom des verbes réfléchis. [79] Au lieu de: pour. Voyez plus haut. SCÈNE VI.--ALCESTE, CÉLIMÈNE, ARSINOÉ. CÉLIMÈNE. Alceste, il faut que j'aille écrire un mot de lettre Que, sans me faire tort, je ne saurois remettre. Soyez avec madame; elle aura la bonté D'excuser aisément mon incivilité. SCÈNE VII.--ALCESTE, ARSINOÉ. ARSINOÉ. Vous voyez, elle veut que je vous entretienne, Attendant un moment que mon carrosse vienne; Et jamais tous ses soins ne pouvoient m'offrir rien Qui me fût plus charmant qu'un pareil entretien. En vérité, les gens d'un mérite sublime Entraînent de chacun et l'amour et l'estime, Et le vôtre, sans doute, a des charmes secrets Qui font entrer mon cœur dans tous vos intérêts. Je voudrois que la cour, par un regard propice, A ce que vous valez rendît plus de justice. Vous avez à vous plaindre; et je suis en courroux Quand je vois chaque jour qu'on ne fait rien pour vous. ALCESTE. Moi, madame? Et sur quoi pourrois-je en rien prétendre? Quel service à l'État est-ce qu'on m'a vu rendre? Qu'ai-je fait, s'il vous plaît, de si brillant de soi, Pour me plaindre à la cour qu'on ne fait rien pour moi? ARSINOÉ. Tous ceux sur qui la cour jette des yeux propices N'ont pas toujours rendu de ces fameux services: Il faut l'occasion ainsi que le pouvoir; Et le mérite enfin que vous nous faites voir Devroit... ALCESTE. Mon Dieu! laissons mon mérite, de grâce; De quoi voulez-vous là que la cour s'embarrasse? Elle auroit fort à faire, et ses soins seroient grands, D'avoir à déterrer le mérite des gens. ARSINOÉ. Un mérite éclatant se déterre lui-même, Du vôtre en bien des lieux on fait un cas extrême; Et vous saurez de moi qu'en deux fort bons endroits Vous fûtes hier loué par des gens d'un grand poids. ALCESTE. Eh! madame, l'on loue aujourd'hui tout le monde, Et le siècle par là n'a rien qu'on ne confonde. Tout est d'un grand mérite également doué; Ce n'est plus un honneur que de se voir loué: D'éloges on regorge, à la tête on les jette, Et mon valet de chambre est mis dans la gazette. ARSINOÉ. Pour moi, je voudrois bien que, pour vous montrer mieux, Une charge à la cour vous pût frapper les yeux. Pour peu que d'y songer vous nous fassiez les mines On peut, pour vous servir remuer des machines; Et j'ai des gens en main que j'emploierai pour vous, Qui vous feront à tout un chemin assez doux. ALCESTE. Et que voudriez-vous, madame, que j'y fisse? L'humeur dont je me sens veut que je m'en bannisse; Le ciel ne m'a point fait, en me donnant le jour, Une âme compatible avec l'air de la cour. Je ne me trouve point les vertus nécessaires Pour y bien réussir et faire mes affaires. Etre franc et sincère est mon plus grand talent; Je ne sais point jouer les hommes en parlant; Et qui n'a pas le don de cacher ce qu'il pense Doit faire en ce pays fort peu de résidence. Hors de la cour, sans doute, on n'a pas cet appui Et ces titres d'honneur qu'elle donne aujourd'hui; Mais on n'a pas aussi, perdant ces avantages, Le chagrin de jouer de fort sots personnages; On n'a point à souffrir mille rebuts cruels, On n'a point à louer les vers de messieurs tels, A donner de l'encens à madame une telle, Et de nos francs marquis essuyer la cervelle. ARSINOÉ. Laissons, puisqu'il vous plaît, ce chapitre de cour: Mais, il faut que mon cœur vous plaigne en votre amour; Et, pour vous découvrir là-dessus mes pensées, Je souhaiterois fort vos ardeurs mieux placées. Vous méritez sans doute un sort beaucoup plus doux, Et celle qui vous charme est indigne de vous. ALCESTE. Mais en disant cela, songez-vous, je vous prie, Que cette personne est, madame, votre amie? ARSINOÉ. Oui; mais ma conscience est blessée en effet De souffrir plus longtemps le tort que l'on vous fait. L'état où je vous vois afflige trop mon âme, Et je vous donne avis qu'on trahit votre flamme. ALCESTE. C'est me montrer, madame, un tendre mouvement, Et de pareils avis obligent un amant. ARSINOÉ. Oui, toute mon amie, elle est et je la nomme Indigne d'asservir le cœur d'un galant homme; Et le sien n'a pour vous que de feintes douceurs. ALCESTE. Cela se peut, madame, on ne voit pas les cœurs; Mais votre charité se seroit bien passée De jeter dans le mien une telle pensée. ARSINOÉ. Si vous ne voulez pas être désabusé, Il faut ne vous rien dire; il est assez aisé. ALCESTE. Non. Mais sur ce sujet, quoi que l'on nous expose, Les doutes sont fâcheux plus que toute autre chose; Et je voudrois, pour moi, qu'on ne me fît savoir Que ce qu'avec clarté l'on peut me faire voir. ARSINOÉ. Eh bien, c'est assez dit; et, sur cette matière, Vous allez recevoir une pleine lumière. Oui, je veux que de tout vos yeux vous fassent foi. Donnez-moi seulement la main jusque chez moi; Là je vous ferai voir une preuve fidèle De l'infidélité du cœur de votre belle; Et, si pour d'autres yeux le vôtre peut brûler, On pourra vous offrir de quoi vous consoler. ACTE IV SCÈNE I.--ÉLIANTE, PHILINTE. PHILINTE. Non, l'on n'a point vu d'âme à manier si dure, Ni d'accommodement plus pénible à conclure: En vain de tous côtés on l'a voulu tourner, Hors de son sentiment on n'a pu l'entraîner; Et jamais différend si bizarre, je pense, N'avoit de ces messieurs occupé la prudence. «Non, messieurs, disoit-il, je ne me dédis point. »Et tomberai d'accord de tout, hors de ce point. »De quoi s'offense-t-il? et que veut-il me dire? »Y va-t-il de sa gloire à ne pas bien écrire? »Que lui fait mon avis, qu'il a pris de travers? »On peut être honnête homme, et faire mal des vers: »Ce n'est point à l'honneur que touchent ces matières; »Je le tiens galant homme en toutes les manières, »Homme de qualité, de mérite et de cœur, »Tout ce qu'il vous plaira; mais fort méchant auteur. »Je louerai, si l'on veut, son train et sa dépense, »Son adresse à cheval, aux armes, à la danse; »Mais, pour louer ses vers, je suis son serviteur; »Et, lorsque d'en mieux faire on n'a pas le bonheur, »On ne doit de rimer avoir aucune envie, »Qu'on n'y soit condamné sur peine de la vie.» Enfin toute la grâce et l'accommodement Où s'est avec effort plié son sentiment, C'est de dire, croyant adoucir bien son style: «Monsieur, je suis fâché d'être si difficile; »Et, pour l'amour de vous, je voudrois de bon cœur »Avoir trouvé tantôt votre sonnet meilleur.» Et dans une embrassade on leur a, pour conclure, Fait vite envelopper toute la procédure. ÉLIANTE. Dans ses façons d'agir il est fort singulier; Mais j'en fais, je l'avoue, un cas particulier; Et la sincérité dont son âme se pique A quelque chose en soi de noble et d'héroïque. C'est une vertu rare, au siècle d'aujourd'hui, Et je la voudrois voir partout comme chez lui. PHILINTE. Pour moi, plus je le vois, plus surtout je m'étonne De cette passion où son cœur s'abandonne. De l'humeur dont le ciel a voulu le former, Je ne sais pas comment il s'avise d'aimer; Et je sais moins encor comment votre cousine Peut être la personne où son penchant l'incline. ÉLIANTE. Cela fait assez voir que l'amour, dans les cœurs, N'est pas toujours produit par un rapport d'humeurs; Et toutes ces raisons de douces sympathies Dans cet exemple-ci se trouvent démenties. PHILINTE. Mais croyez-vous qu'on l'aime, aux choses qu'on peut voir? ÉLIANTE. C'est un point qu'il n'est pas fort aisé de savoir. Comment pouvoir juger s'il est vrai qu'elle l'aime? Son cœur de ce qu'il sent n'est pas bien sûr lui-même; Il aime quelquefois sans qu'il le sache bien, Et croit aimer aussi, parfois qu'il n'en est rien. PHILINTE. Je crois que notre ami, près de cette cousine, Trouvera des chagrins plus qu'il ne s'imagine; Et, s'il avoit mon cœur, à dire vérité, Il tourneroit ses vœux tout d'un autre côté: Et, par un choix plus juste, on le verroit, madame, Profiter des bontés que lui montre votre âme. ÉLIANTE. Pour moi, je n'en fais point de façons, et je croi Qu'on doit, sur de tels points, être de bonne foi. Je ne m'oppose point à toute sa tendresse; Au contraire, mon cœur pour elle s'intéresse; Et, si c'étoit qu'à[80] moi la chose pût tenir, Moi-même à ce qu'il aime on me verroit l'unir. Mais, si dans un tel choix, comme tout se peut faire, Son amour éprouvoit quelque destin contraire, S'il falloit que d'un autre on couronnât les feux, Je pourrois me résoudre à recevoir ses vœux; Et le refus souffert en pareille occurrence Ne m'y feroit trouver aucune répugnance. PHILINTE. Et moi, de mon côté, je ne m'oppose pas, Madame, à ces bontés qu'ont pour lui vos appas; Et lui-même, s'il veut, il peut bien vous instruire De ce que là-dessus j'ai pris soin de lui dire. Mais si, par un hymen qui les joindroit eux deux, Vous étiez hors d'état de recevoir ses vœux, Tous les miens tenteroient la faveur éclatante Qu'avec tant de bonté votre âme lui présente: Heureux si, quand son cœur s'y pourra dérober, Elle pouvoit sur moi, madame, retomber! ÉLIANTE. Vous vous divertissez, Philinte. PHILINTE. Non, madame, Et je vous parle ici du meilleur de mon âme. J'attends l'occasion de m'offrir hautement, Et de tous mes souhaits j'en presse le moment. [80] Pour: et si cela arrivait que. Ellipse un peu obscure. SCÈNE II.--ALCESTE, ÉLIANTE, PHILINTE. ALCESTE. Ah! faites-moi raison, madame, d'une offense Qui vient de triompher de toute ma constance. ÉLIANTE. Qu'est-ce donc? Qu'avez-vous qui vous puisse émouvoir? ALCESTE. J'ai ce que, sans mourir, je ne puis concevoir; Et le déchaînement de toute la nature Ne m'accableroit pas comme cette aventure: C'en est fait!... Mon amour... Je ne saurois parler. ÉLIANTE. Que votre esprit un peu tâche à[81] se rappeler[82]. ALCESTE. O juste ciel! faut-il qu'on joigne à tant de grâces Les vices odieux des âmes les plus basses! ÉLIANTE. Mais encor, qui vous peut... ALCESTE. Ah! tout est ruiné; Je suis, je suis trahi, je suis assassiné. Célimène... (eût-on pu croire cette nouvelle?) Célimène me trompe, et n'est qu'une infidèle. ÉLIANTE. Avez-vous, pour le croire, un juste fondement? PHILINTE. Peut-être est-ce un soupçon conçu légèrement; Et votre esprit jaloux prend parfois des chimères... ALCESTE. Ah! morbleu, mêlez-vous, monsieur, de vos affaires. A Éliante. C'est de sa trahison n'être que trop certain, Que l'avoir, dans ma poche, écrite de sa main. Oui, madame, une lettre, écrite pour Oronte, A produit à mes yeux ma disgrâce et sa honte; Oronte, dont j'ai cru qu'elle fuyoit les soins, Et que de mes rivaux je redoutois le moins. PHILINTE. Une lettre peut bien tromper par l'apparence, Et n'est pas quelquefois si coupable qu'on pense. ALCESTE. Monsieur, encore un coup, laissez-moi, s'il vous plaît, Et ne prenez souci que de votre intérêt. ÉLIANTE. Vous devez modérer vos transports; et l'outrage... ALCESTE. Madame, c'est à vous qu'appartient cet ouvrage; C'est à vous que mon cœur a recours aujourd'hui Pour pouvoir s'affranchir de son cuisant ennui. Vengez-moi d'une ingrate et perfide parente Qui trahit lâchement une ardeur si constante, Vengez-moi de ce trait qui doit vous faire horreur. ÉLIANTE. Moi, vous venger? Comment? ALCESTE. En recevant mon cœur. Acceptez-le, madame, au lieu de l'infidèle: C'est par là que je puis prendre vengeance d'elle, Et je la veux punir par les sincères vœux, Par le profond amour, les soins respectueux, Les devoirs empressés et l'assidu service, Dont ce cœur va vous faire un ardent sacrifice. ÉLIANTE. Je compatis, sans doute, à ce que vous souffrez, Et ne méprise point le cœur que vous m'offrez; Mais peut-être le mal n'est pas si grand qu'on pense, Et vous pourrez quitter ce désir de vengeance. Lorsque l'injure part d'un objet plein d'appas, On fait force desseins qu'on n'exécute pas; On a beau voir, pour rompre, une raison puissante, Une coupable aimée est bientôt innocente; Tout le mal qu'on lui veut se dissipe aisément, Et l'on sait ce que c'est qu'un courroux d'un amant. ALCESTE. Non, non, madame, non. L'offense est trop mortelle; Il n'est point de retour, et je romps avec elle; Rien ne sauroit changer le dessein que j'en fais, Et je me punirois de l'estimer jamais. La voici. Mon courroux redouble à cette approche, Je vais de sa noirceur lui faire un vif reproche, Pleinement la confondre, et vous porter après Un cœur tout dégagé de ses trompeurs attraits. [81] Voyez plus haut la note, p. 157. [82] Pour: se retrouver, rappeler ses forces. Archaïsme et ellipse.--Ces six derniers vers ont déjà été placés par Molière dans _Don Garcie de Navarre_; il se les est empruntés à lui-même. Voyez tome I, p. 358. SCÈNE III.--CÉLIMÈNE, ALCESTE. ALCESTE, à part. O ciel! de mes transports puis-je être ici le maître? CÉLIMÈNE, à part[83]. A Alceste. Ouais! Quel est donc le trouble où je vous vois paroître? Et que me veulent dire, et ces soupirs poussés, Et ces sombres regards que sur moi vous lancez? ALCESTE. Que toutes les horreurs dont une âme est capable A vos déloyautés n'ont rien de comparable; Que le sort, les démons, et le ciel en courroux, N'ont jamais rien produit de si méchant que vous. CÉLIMÈNE. Voilà certainement des douceurs que j'admire. ALCESTE. Ah! ne plaisantez point, il n'est pas temps de rire: Rougissez bien plutôt, vous en avez raison; Et j'ai de sûrs témoins de votre trahison. Voilà ce que marquoient les troubles de mon âme; Ce n'étoit pas en vain que s'alarmoit ma flamme: Par ces fréquens soupçons qu'on trouvoit odieux, Je cherchois le malheur qu'ont rencontré mes yeux; Et, malgré tous vos soins et votre adresse à feindre, Mon astre me disoit ce que j'avois à craindre; Mais ne présumez pas que, sans être vengé, Je souffre le dépit de me voir outragé. Je sais que sur les vœux on n'a point de puissance, Que l'amour veut partout naître sans dépendance, Que jamais par la force on n'entra dans un cœur, Et que toute âme est libre à nommer son vainqueur: Aussi ne trouverois-je aucun sujet de plainte, Si pour moi votre bouche avoit parlé sans feinte; Et, rejetant mes vœux dès le premier abord, Mon cœur n'auroit eu droit de s'en prendre qu'au sort; Mais d'un aveu trompeur voir ma flamme applaudie, C'est une trahison, c'est une perfidie Qui ne sauroit trouver de trop grands châtimens; Et je puis tout permettre à mes ressentimens. Oui, oui, redoutez tout après un tel outrage; Je ne suis plus à moi, je suis tout à la rage. Percé du coup mortel dont vous m'assassinez, Mes sens par la raison ne sont plus gouvernés; Je cède aux mouvemens d'une juste colère, Et je ne réponds pas de ce que je puis faire. CÉLIMÈNE. D'où vient donc, je vous prie, un tel emportement? Avez-vous, dites-moi, perdu le jugement? ALCESTE. Oui, oui, je l'ai perdu, lorsque dans votre vue J'ai pris, pour mon malheur, le poison qui me tue, Et que j'ai cru trouver quelque sincérité Dans les traîtres appas dont je fus enchanté. CÉLIMÈNE. De quelle trahison pouvez-vous donc vous plaindre? ALCESTE. Ah! que ce cœur est double, et sait bien l'art de feindre! Mais, pour le mettre à bout, j'ai des moyens tout prêts. Jetez ici les yeux, et connoissez vos traits: Ce billet découvert suffit pour vous confondre, Et contre ce témoin on n'a rien à répondre. CÉLIMÈNE. Voilà donc le sujet qui vous trouble l'esprit? ALCESTE. Vous ne rougissez pas en voyant cet écrit! CÉLIMÈNE. Et par quelle raison faut-il que j'en rougisse? ALCESTE. Quoi! vous joignez ici l'audace à l'artifice! Le désavouerez-vous, pour n'avoir point de seing? CÉLIMÈNE. Pourquoi désavouer un billet de ma main? ALCESTE. Et vous pouvez le voir, sans demeurer confuse Du crime dont vers moi son style vous accuse! CÉLIMÈNE. Vous êtes sans mentir un grand extravagant. ALCESTE. Quoi! vous bravez ainsi ce témoin convaincant! Et ce qu'il m'a fait voir de douceur pour Oronte N'a donc rien qui m'outrage et qui vous fasse honte? CÉLIMÈNE. Oronte! Qui vous dit que la lettre est pour lui? ALCESTE. Les gens qui dans mes mains l'ont remise aujourd'hui; Mais je veux consentir qu'elle soit pour un autre. Mon cœur en a-t-il moins à se plaindre du vôtre? En serez-vous vers moi moins coupable en effet? CÉLIMÈNE. Mais, si c'est une femme à qui va ce billet, En quoi vous blesse-t-il, et qu'a-t-il de coupable? ALCESTE. Ah! le détour est